Allons, il fallait bien en parler de ce nouveau Franz Ferdinand. Même si chacun sait que les trois écossais en costumes tirés n’ont jamais récolté tous les suffrages dans nos colonnes, bien au contraire. A défaut d’en faire nos nouveaux Late Of The Pier -la place est à prendre pour 2009- laissons au troisième opus en date le bénéfice du doute, et accordons lui une écoute, juste parce que mine de rien, en 2004, il me semble que je n’étais pas le seul à danser sur "Take me out", "Auf achse" ou "Come on home". Ou alors certains ont la mémoire courte. Alors Ok, de l’eau a coulé sous les ponts et lorsqu’en 2005 sortait You could have it so much better, on aurait effectivement aimé obtenir un peu mieux que cet album bâclé, dont je ne me souviens aucun titre soit-dit-en passant. Bref, trois ans plus tard et à déjà 37 ans le bel Alex Kapranos remonte sur les planches et nous annonce quelques nouveautés. Qu’en est-il ?
Quelques heures plus tard -et oui, j’ai poussé le vice jusqu’à l’écouter plusieurs fois- la sensation est plutôt bonne, comme quand on vous rabâche à droite à gauche qu’un film est vraiment dégueu, et que vous ne pouvez en être finalement qu’agréablement surpris. Et malgré ce que j’ai pu lire ici ou là, Franz Ferdinand ne refait pas tout à fait du Franz Ferdinand. Alex continue d’embobiner les foules avec son faux air charmeur, Alex n’a pas perdu sa recette couplets + refrains = machines à tubes, Alex a toujours de l’énergie à revendre… Jusqu’ici tout va bien, ou mal si vous êtes définitivement allergiques. Là où interviennent les pseudos remaniements musicaux, c’est lorsque l’on voit s’effacer les traditionnelles guitares au profit d’effets samplés et de synthés, sans que cela ne ressemble de trop à ce qui se fait en ce moment. En ce sens, la nouvelle version de "Can’t stop feeling" et "Bite hard" sont surprenants.
Poussant même le bouchon un peu plus loin, le final de "Lucid dreams" est carrément électro, exempt de tous vocaux, mais finalement assez anecdotique. Par contre "What she came for" n’a pas à rougir, pas plus que "Send him away". Dans un registre plus habituel, "Live alone" ou "Ulysses" sont du Franz Ferdinand pur jus, avec tout juste un peu de synthé en sus. A écouter une fois également le synthé de "Twilight omens", pas si mauvais que ça. Les titres non cités ne recèlent quant à eux rien de remarquable, et sont à oublier dardar. Finalement plus dansant, voire plus funky (sisi) le nouveau Franz Ferdinand ne marquera pas son temps mais on ne peut lui enlever une brochette de titres festifs intercalables entres deux autres tubes plus arrosés.
En bref : Pas si mauvais que ça, le nouveau Franz Ferdinand souffre d’une concurrence actuelle bien plus inspirée mais ajoute à sa sauce un soupçon de nouveauté suffisant pour illuminer quelques morceaux récupérables.
Je connaissais à peine Thelonious Monk avant de voir ce documentaire dans un petit cinéma parisien, en 2001. Tout juste avais-je écouté une compilation d’enregistrements en trio préparée par un ami bien intentionné, compilation qui m’avait immédiatement emballé. Mais c’est au sortir de la séance de Straight, No Chaser qu’a véritablement commencé mon culte pour le musicien. Depuis ce jour, Monk est pour moi une pure incarnation du génie musical, aux côtés des Jimi Hendrix, Miles Davis et autres John Coltrane. On a énormément glosé sur les rapports entre sa folie - Monk ayant souffert d’une maladie mentale non encore identifiée jusqu’à son décès en 1982 - et son génie, mais c’est sur pellicule encore plus que sur disque que l’on peut juger de l’ampleur de l’une et de l’autre. Et le film de Charlotte Zwerin reste le plus bel hommage au musicien réalisé à ce jour, tous supports confondus.
Les images parlent d’elles-mêmes. Coiffé de chapeaux souvent extravagants, tournant sur lui même jusqu’au vertige, un sourire d’une vague démence aux lèvres, l’artiste est semblable à un enfant capricieux et incapable de gérer autre chose que sa musique. Sa femme Nellie l’habille, le nourrit, et fait la queue à la banque tandis qu’il mange une crème glacée en fixant les gens d’un air hébété. Les musiciens qui l’entourent lors des sessions d’enregistrement font tout leur possible pour recueillir les partitions complètes et les indications du maître, sans obtenir autre chose qu’un “Joue la note que tu veux !”.
Emprisonné en lui-même, marmonnant d’inintelligibles considérations, Thelonious fait cependant preuve d’une lucidité incroyable dès qu’il s’asseoit devant un piano. Rien de cérémonial dans ses performances : il est sur scène comme ailleurs, totalement imprévisible, fumant sa clope et se mouchant tout en jouant “Round Midnight”, s’échappant en coulisses pour ne revenir qu’au moment précis où commence son solo, ou entamant une nouvelle danse de derviche tourneur devant un public blanc et bourgeois totalement médusé.
L’une des grandes forces de ce film, on l’aura compris, est la qualité des images d’archives et notamment des captations de concerts, proprement époustouflantes. C’est d’ailleurs sur la base d’archives filmées que s’est construit le projet de Charlotte Zwerin. En 1980, le réalisateur Bruce Ricker la contacte et lui parle de Michael et Christian Blackwood, qui ont suivi Monk lors de sa tournée européenne de 1967-1968 avec leur caméra. Diffusées lors d’une émission pour la télévision allemande, les images n’ont jamais été réutilisées depuis. Enthousiasmée, elle lutte pour obtenir des financements, auxquels elle accèdera finalement grâce au coup de pouce de Clint Eastwood, qui accepte de produire le film alors qu’il est en plein tournage de Bird, son excellent hommage à Charlie Parker.
Autour de la matière fournie par les frères Blackwood, Zwerin imagine un portrait sous la forme d’un récit chronologique complet, et entame un travail de recherche colossal. Non seulement elle exhume des documents souvent inédits et récolte les témoignages de ses proches et collaborateurs, mais elle ose aussi des dispositifs plus originaux, tel ce quatre mains en face-à-face de Barry Harris et Tommy Flanagan, deux héritiers musicaux de Thelonious, qui livrent une superbe réinterprétation de “Well You Needn’t”. Et si tout cela ne nous permet pas de percer le mystère de cet artiste unique et impénétrable, jamais nous ne nous en étions approchés à ce point.
En bref : Des images d’archives magnifiques servies par un montage impeccable : pour les fans comme pour les profanes, Straight, No Chaser est le documentaire à voir absolument sur l’authentique génie qu’était Thelonious Monk. Et, au passage, l’un des plus beaux films jamais dédiés au jazz.
A noter : Parmi les autres documentaires consacrés au pianiste, on peut signaler Thelonious Monk (Masters of Jazz, Collection Archives Inédites, 2002). Plus cheap, mais intéressant quand même. Pour en savoir plus sur sa vie, consultez les excellents Monk, de Laurent de Wilde(Gallimard), et Blue Monk, de Jacques Ponzio et François Postif (Actes Sud). Mais surtout, achetez ses disques !
Deuxième tuerie retenue de ma phénoménale soirée revival 80’s d’il y a quinze jours, ce maxi sorti de nulle part, enfin si, de Virginie pour être exact, et pour lequel il m’a été difficile de trouver des infos. Parce qu’avec trois lettres comme seules indications, il a fallu ruser. Mais tirons dès à présent les choses au clair. VCR est donc un groupe contemporain, fondé en 2002, dont le line-up particulier n’a cessé de se remodeler depuis. Si Chad Middleton, Steve Smith et Christian Newby font toujours partie de l’équipe, Casey Tomlin et Mya Anitai, pourtant indispensables sur cet Ep, auraient quelque peu splitté comme on dit. Bref, vous commencez à vous demander quelle est la particularité de cette obscure formation en mouvement. Et bien tout tient dans sa composition, inhabituelle chez un combo électro punk rock : pas de guitares (tout juste une basse), une batterie et trois synthés en action. Alors Ok, ça n’est pas nouveau, Devo, Depeche Mode, OMD ou encore plus récemment The Faint s’y sont essayé, mais de nos jours c’est plutôt rare. Surtout pour des morceaux qualifiés par les intéressés de fun-core aventureux, qui donnent une pêche, mais alors une pêche…
Il s’agit ici du premier Ep délivré par le groupe en 2003, limité à seulement 100 exemplaires (chez Pop Faction), et réédité en 2005 chez Sideonedummy Records qui a également sorti en 2006 le premier Lp du groupe, Power destiny, que je n’ai pas encore eu la chance d’écouter. Mais pour l’heure et pour ce que j’ai entre les mains, c’est-à-dire ce maxi de six titres et seulement quinze minutes, ça envoie comme il faut. Enregistré en trois jours et uniquement composé à l’ordinateur, VCR ne comprend pourtant aucune séquence préprogrammée, ni effet Midi, tout est joué live. Ne souhaitant pas s’engouffrer dans le revival 80’s mais étant amateurs de sonorités Nintendo (type Castlevania pour être exact), le groupe choisit d’imaginer le son de demain, ultra catchy, constitué de breaks, d’un flow agressif limite hip-hop et ouvrant de nouvelles portes aux soli de synthés. Le rythme est punk, la batterie électro, et le phrasé violent. En ce sens quatre des six titres se tirent dans les pattes et ont sensiblement le même niveau ("Rad", "Back in business", "King and queen of winter" et "DVD". Restent "We are VCR" qui sonne forcément comme leur hymne (avec quelques Ah ah ah féminins) et la bombe atomique "Bratcore" avec ses synthés obsédants, sa voix gueularde ("Skitzo dancer", encore) et ce je ne sais quoi qui fait que ça fonctionne. On en redemande.
En bref : Un maxi en forme de bombe, mêlant punk, hip-hop et électro pour une musique résolument tournée ver l’avenir. Impressionnant.
C’est aujourd’hui reconnu, les années 80 et leur côté fluo cheap reviennent à la mode. En panne d’inspiration ou selon une avancée rétrograde des mœurs regardant toujours vingt ans en arrière (les 70’s à la mode dans les 90’s, les 80’s dans les 00’s, et bientôt (?) les 90’s dans les 10’s), les bricoleurs de tous bords ressortent leurs vieux claviers midi et dépoussièrent une décennie pourtant bien triste. C’est le cas de DatA (parmi tant d’autres) qui n’aurait certainement jamais existé sans The Man-Machine de Kraftwerk, ni sans son pendant japonais, le YMO qui un an après livre l’anachronisme musical personnifié dans un contexte dominé par le punk anglais et le sérieux de ses propos.
C’est le claviériste Ryuishi Sakamoto qui est à l’origine du projet. Etudiant aux beaux-arts, de culture jazz, il rencontre sur son campus le batteur chanteur Yukihiro Takahashi ainsi que Haruomi Hosono. A eux trois et en seulement six ans (split en 1984), ils vont défricher l’univers encore en gestation de la synth pop. Comme propriétaires d’une machine à remonter le temps, ils vont devancer de plusieurs années le mouvement techno et le renouveau du disco, sans savoir que trente ans plus tard, leurs rythmes métronomiques à mi chemin entre la pop et les machines allaient continuer d’inspirer toute une génération.
Là où YMO dépasse le simple rang de kitcherie exotique, c’est dans son second degré et son humour assumés, alors qu’à première vue le mot humour ne s’accorde guère ni avec le Japon, ni avec les années 80, en tout cas musicalement. Les costumes rouges de la pochette sont bien entendus destinés à leurs homologues allemands et "Day tripper" la cover des Beatles est déconcertante de précocité dans l’art du remix. Hormis deux plages ambiantes glaciales ("Castalla" et "Insomnia") intéressantes mais dispensables, l’album affiche six hymnes techno pop avant l’heure, aux mélodies sucrées hors du temps.
Ainsi "Solid state survivor" et "Technopolis" usent et abusent de ces synthés minimalistes et de ces voix vocodées. Quand on n’a pas l’impression d’être dans un jeu vidéo, on se voit courir dans un champ au son d’un générique de dessin animé japonais. Une hybridation vierge de tout référent anglais de l’époque, et quasi universelle malgré le côté nippon (ni mauvais) de l’ensemble (d’ailleurs les Polysics…). "Absolute ego dance" et "Behind the mask" complètent le tableau avec leurs rythmes effrénés. Enfin, et le clip ci-dessous devrait vous en convaincre, "Rydeen" est le sommet du disque. D’une naïveté hors limite, je l’ai vu retourner un dance floor il y a tout juste une semaine. Et j’ai lu sur tous les visages : "Mais c’est quoi ce truc ?". C’est le Yellow Magic Orchestra, et ça a trente ans cette année.
En bref : Modèle intemporel de space opéra électro pop asséné par un trio de japonais venus du futur.
Alors que Fabien nous parlait il y a quelques jours de la quiétude provoquée par l’écoute de Dark Captain Light Captain, je pense avoir ressenti la même impression quasi hypnotique en m’aventurant dans cet album. Enfin, aventure est un grand mot pour un disque folk qui bien que non exempt de qualités -sinon je n’en parlerais pas- se contente de brosser l’auditeur dans le sens du poil, y a-t-il du mal à ça ? Surtout quand le dit-disque fait le choix d’un folk optimiste et positif, au lieu de s’appesantir en trémolos comme le font excessivement certains. Car mis à part "Get born and then" (excellente par ailleurs), les neuf autres titres de ce premier jet français de surcroit assument plutôt bien leur légèreté et leur entrain.
Remarqué l’année dernière avec un premier maxi intitulé Black and white rainbows, le trio poitevin composé d’Amandine, Bruce et Judicaël revient donc en force en cette année 2009. Ils se mettent toujours à trois pour chanter, l’un après l’autre j’entends, quoique quelques fois en chœur ("Spring Prince") et continuent de faire appel à la horde des nouveaux anciens instruments à la mode que sont mandoline, ukulélé, xylophone ou violoncelle. Le résultat n’en est que plus soyeux et délicat, vous en conviendrez.
Amateurs de Eels (la profondeur en moins, désolé) ou Billie Holliday, on ne s’étonne donc pas de les entendre chanter en anglais, à la manière d’une nouvelle vague folk / pop malgré tout bleu blanc rouge qui compte déjà dans ses rangs les sympathiques Cocoon ou encore Orouni. "Find my man" est le titre qui m’a le plus touché, avec son rythme ukulélé (même moi je pourrais le faire), la voix perchée d’Amandine et les traditionnels lala lala. Le ukulélé qui occupe d’ailleurs une place non négligeable dans le disque, quand ce ne sont pas les arpèges doux comme du coton de "Basil" ou la guitare espagnole de "The hungry man" qui s’expriment. Agréable comme du soleil en hiver.
En bref : Un premier album pop / folk bien comme il faut, agréable de bout en bout. Il n’y a plus qu’à prendre exemple sur CocoRosie pour l’expérimentation et le tour est joué.
Pierre angulaire. Expression si souvent galvaudée et néanmoins la plus appropriée pour qualifier le premier long player des petites teignes de Glasgow. Il faut savoir qu'à cette époque, soit celle des 80's où le dyptique fric/frime règne (MTV, Tapie, surproductions vulgaires à la Frankie...) cet album est une sorte de boomerang qui remet le monde de la pop dans le bon sens du vent, et fait renaître l'indé de ses cendres.
Car si la pop tendance ligne claire est alors célébrée, manque le combo couillu et burné, reprenant le combat sur les braises du punk, un groupe sulfureux, qui dérange et qui divise : ce sera les Jesus And Mary Chain.
Déjà, ce nom ! Ensuite , l'emballage : ce look improbable de proto Robert Smith hirsute (pléonasme !) et de jeune lycéen acnéique et en rage contre la terre entière, une rage sourde et toute prolétaire, non feinte, bien loin de la prétendue discorde des deux Gallagher, vaste imposture médiatique.. Non, la fratrie Reid était elle, tout un poème ! Si l'on ajoute l'accent rocailleux du Barras district de Glasgow, d'obédience catholique - ô ironie - l'une des faces B épiques du groupe ne s'intitule-t-elle pas "Jesus Sucks" ?- on ne pouvait imaginer meilleurs gimmicks pour ressortir du lot.
Alors, pour un groupe privilégiant autant l'apparence, la provoc dans la forme, ne manquait plus que la valeur ajoutée qui allait rendre des refrains déjà marquants terriblement ensorcelants. Pour ce faire, les deux frères eurent l'idée de conjuguer leur savoir-faire pop à une production velvetienne en diable ; et non pas celle posée ou léchée de The Velvet Underground (1969) ou de Loaded (1970), mais plutôt celle faite de distorsions crades et crues façon White Light White Heat (1967). Il faut d'ailleurs voir sur les videos d'époque un Bobby Gillespie (futur frontman des Primal Scream) juvénile, et tapant de façon martiale debout sur ses futs, tel une Moe Tucker réincarnée.
L'influence de ce disque fondateur se retrouverait du reste chez de nombreux artistes ; que penser par exemple de la superbe ballade "Just Like Honey", là utilisée dans le soundtrack du Lost In Translation de Sofia Coppola, ici repris par Alela Dianeau sein du superbe projet Headless Heroes. Inutile de préciser que point de shoegazers sans ce disque mais plus grave, sans doute les Magnetic Fields n'auraient-ils jamais émergé : se souvenir qu'un dixième de 69 Love Songs, constitue un hommage évident à Psychocandy.
A quoi tient l'héritage Psychocandy, album générationnel entre tous ? Bien sûr à ce son, entrelacs effarant de guitares à fil de fer barbelé, tout pour la distorsion. Bon, les JAMC n'ont rien inventé en 85 ; déjà le lutin Dave Daviessans doute inspiré par Link Wrayavait eu l'idée géniale de lacérer son ampli à coup de cutter pour lui donner cette saturation si caractéristique sur les premiers singles des Kinks, et puis, il y avait eu Sister Ray, donc... Mais rien qui ressemblât de près ou de loin à ces stridences, au son crissant que l'on peut entendre à l'intro de "Never understand" , ou sur l'insolent et ébouriffant triptique que constituent "The Living End", "In A Hole" et "Taste The Floor". Heureusement, quelques midtempos à tomber (" Cut Dead", "It's So Hard") - ce qui serait bientôt la marque de fabrique du groupe- parsemaient intelligemment le disque pour amortir l'uppercut.
Pour quiconque n'avait jamais entendu Etienne Daho chanter sous fond de perceuses électriques, le premier disque pop estampillé vrilleur de tympans serait un choc.
En bref : le Velvet de White Light...à la rencontre de chansons pop ultimes. Psychocandy ou le crossover parfait et antidote nécessaire aux années bling bling gangrénées par MTV.
La première fois que j'ai écouté ce disque, j'étais alors dans le train. Aucune envie de dormir, quelques heures à tuer raidement vautré, l'imbécilité humaine suintant autour de moi... bref, des conditions idéales. Et bien aussi surprenant que cela puisse paraître, ce sextet pop britannique au nom à rallonge réussit fortement à adoucir mon voyage. Ainsi, pendant une paire d'heures, le temps d'une double écoute, je fus confortablement lové par les belles mélodies de guitares acoustiques et les arrangements électroniques délicats de ces six ptits gars. Un puissant sentiment de bien-être et de quiétude me submergeant par moments. Voilà, en quelques mots, mon impression de ce Miracle kicker, premier album des Londoniens de Dark captain light captain.
Ce groupe, d'une certaine manière, pourrait incarner la belle rencontre des musiques pop, folk et électronique. Du folk, on retrouve l'omniprésence de guitares acoustiques et de leurs délicats arpèges donnant à certains titres (“Circles” notamment) un côté légèrement éthéré mais plutôt appréciable. De la pop, on pourra retenir un certain sens de la composition et un goût évident pour les mélodies amples. Cinq des six membres du groupe usant de leur organe, chaque titre donne lieu à de nobles et éclatantes harmonies vocales. De minutieux arrangements électroniques, réalisés par Neil Kleiner maître ès bidouillage de la formation, enrobent les dix titres du disque pour leur donner davantage de profondeur et de lustre.
Il n'y a pas à tergiverser, Dark captain light captain fait de la pop, précise et bien léchée, assez mélancolique. Ce n'est certes pas révolutionnaire mais cela dévoile par moments quelques délicieuses pièces du genre, comme la très triste “Remote view” et son hautbois dépressif ou la vénéneuse “Spontaneous combustion” et ses boucles obsessionnelles. Accessoirement, ce disque exercera également une action apaisante sur vos nerfs d'une rare efficacité en cas de situation désagréable ou vous permettra de vous remettre de vos soirées agitées dans le calme et la zénitude. Utile à plus d'un titre, ce premier album des jeunes de DCLC n'en demeure pas moins anecdotique dans le flot des sorties pop de la fin d'année 2008 et de ce début d'an neuf.
En bref : Un premier album de pop-folk soigné, bien mis en valeur par ses arrangements électroniques fins et ses belles lignes de guitares acoustiques. Peu novateur, il n'en demeure pas moins plutôt réussi. A réserver cependant aux amateurs de cocooning pop mélancolique....
Evidemment, il est hautement désagréable de voir la blogosphère s’enflammer au point de décerner par anticipation le titre d’”album de l’année 2009” à Merriweather Post Pavilion avant même que ne commence ladite année et que ne sorte ledit album (le 12 janvier). Force est de constater, pourtant, que le groupe originaire du Maryland place la barre très, très haut. Car ce neuvième disque (en comptant les EP) est simplement fantastique : une sorte de synthèse de Strawberry Jam et de l’incroyable album solo du batteur Panda Bear (Noah Lennox), Person Pitch, tous deux sortis en 2007. On parle souvent de mantras à propos des oeuvres d’Animal Collective, mais le terme me paraît inadéquat. L’expérience mystique qu’elles impliquent tient tout autant de la méditation que de l’affranchissement du corps par la danse et la transe. Jamais ce désir d’échapper à l’apesanteur n’avait autant transpiré de la musique du groupe que sur MPP. Jamais, d’ailleurs, il n’avait été formulé aussi clairement que sur l’inaugurale “In The Flowers”, cousine proche de “Comfy In Nautica” de Panda Bear : "If I could just leave my body for a night", chante Avey Tare (David Portner) avant que le morceau ne s’emballe et n’explose en spirales psychédéliques et en crissements de grillons phosphorescents.
Ce qui m’ébouriffe le plus à propos de ce disque, c’est qu’au moment où le groupe atteint des degrés d’hypnose jusque là inenvisagés, il parvient à livrer des morceaux plus structurés et plus pop que tout ce qu’il avait pu produire auparavant. Le plus bel exemple reste “My Girls”, géniale combinaison de sons rave, de candeur enfantine et d’un brin de putasserie premier degré terriblement efficace, matérialisée par des “Ooh” qui tiennent davantage de Mia que des Beach Boys. Les “girls” en question sont la femme et la petite fille de Panda Bear, dont il était déjà largement question dans Person Pitch. Plus pop encore, “Bluish” pourrait presque paraître un peu cheesy pour les puristes, mais c’est avant tout une belle chanson d’amour, lente et intensément harmonieuse. Si les mélodies sont d’une netteté inédite, l’ensemble des titres est noyé dans un océan d’échos, de boucles subliminales et de drones qui frise parfois la démence. L’utilisation systématique du sampler et celle, plus parcimonieuse, des beats 4/4 caractéristiques de la techno (sur “In The Flowers” ou “Summertime Clothes”), en disent d’ailleurs assez long sur la répartition des rôles sur MPP. Là où Avey Tare (Dave Portner) semblait avoir la main mise sur Strawberry Jam, c’est bel et bien Panda Bear qui a pris les commandes.
Déjà perceptible sur des morceaux antérieurs comme “Peacebone” ou “Fireworks”, la mutation électronique du groupe s’accélère donc sur cet opus. Dans différentes interviews, la troupe explique son attirance pour la “dance music”. A ceux qui douteraient de l’influence de la techno et de la house sur MPP, je conseille d’écouter (ci-dessous) le montage réalisé par des petits malins qui n’ont pas mis longtemps à s’apercevoir de la similitude de “My Girls” et du classique house “Your Love” de Frankie Knuckles. C’est assez bluffant. Il ne s’agit plus ici de freakfolk ou d’indie rock, et surtout pas d’électronica, mais bien d’un son nouveau, un sommet de métissage musical pour lequel aucun terme générique réducteur n’a encore été inventé.
Un titre comme “Brother Sport” parvient à marier un climat afro-caribéen à la Graceland, porté par le ping-pong vocal de Portner et Lennox, à des motifs électro obsédants et un message crypté qui pourrait tout aussi bien être une invitation néo-hippie à l’ingestion de LSD qu’une incitation au chant ou au sexe oral : “Open up your throat”... En écoutant mieux, on comprend toutefois que Panda console son grand frère après la mort de leur père. “Open up your throat” s’apparenterait donc à une sorte de “The Show Must Go On”, et la cohabitation de ces lyrics touchants et d’un instrumental euphorique et tribal ne rend le morceau que plus précieux. Autre piste annoncée sur Strawberry Jam (notamment sur “#1”) et développée ici : celle d’un minimalisme répétitif à la Philip Glass, comme sur “Daily Routine”, où les différentes séquences de claviers accélèrent progressivement jusqu’à former une seule et même nappe enveloppante.
Moins rock et moins heurté que les albums précédents, Merriweather Post Pavilion frappe à la fois par sa fluidité et la joie qui en émane. Très homogène (sûrement trop pour certains amateurs de foutoirs sonores), il est l’oeuvre d’un groupe qui sait où il va, et s’achemine peu à peu, avec une sérénité presque effrayante, vers la polyphonie pop absolue. Seule la présence de morceaux plus anodins comme “Taste” ou “Guys Eyes” l’empêche de taquiner la perfection, mais l’irritante pluie de louanges dont il est l’objet est bel et bien justifiée. Un album à acheter en vinyle, ne serait-ce que pour son artwork gerbant et hallucinogène.
En bref : Leur meilleur disque, et de loin. Une sorte de rave au coin du feu, stupéfiante rencontre des textures électroniques et des structures pop et folk, de la célébration et de l’introspection, de l’intimité et du désir collectif. Pas encore le chef-d’oeuvre du groupe, ceci dit. On prend les paris pour le prochain album ?
A noter : Avant même la sortie de ce disque, les AC sont déjà retournés en studio pour enregistrer ce qu’ils désignent comme un “album visuel”: une longue vidéo musicale conçue en collaboration avec leur ami Danny Perez, réalisateur du clip de “Who Could Win A Rabbit” en 2004. Aucune date de sortie n’est annoncée pour le moment. Et n’oubliez pas : Animal Collective en concert à Paris le 16 janvier et en province en mars.
A défaut d’unanimité, le club des explorateurs en provenance de Caroline du Sud aura suscité quelques débats chez ceux qui ont daigné lui prêter une oreille. Posons le problème d’emblée, est-il utile en 2008 de singer trait pour trait les manières d’un groupe vieux de plus de quarante ans, même si celui-ci est l’un des plus grands que la planète pop ait jamais connu ? Alors que certains comme Panda Bear par exemple s’efforcent de récupérer les canons du genre pour les arranger à une sauce nouvelle, Jason Brewer et sa bande ne s’embarrassent d’aucun superflu ni d’aucun élément un temps soit peu moderne et sortent sans complexe et avec un second degré à peine assumé un véritable album Beach Boys like (chez le label Dead Oceans, sic). Ok, ça sent un peu le manque d’imagination conceptuelle, surtout pour un premier album censé dévoiler la formation au monde entier, mais là où ça se corse et devient fichtrement intéressant, c’est quand on se rend compte (très vite dans l’écoute du disque) que Freedom wind aurait pu être un excellent album des Boys période 63/67, et non une pale copie.
De la pochette (All summer long bien-sûr) aux harmonies vocales maintes fois citées sur ce site, en passant par les orchestrations surf spectoriennes et les ambiances décalées, tout évoque, non, tout existe comme si Brian Wilson en avait été le créateur. Et il ne faudra pas vous aventurer très loin dans le premier single "Do you love me" pour y déceler des relents de "Wouldn’t it be nice", sans pour autant puer le plagiat. C’est là toute la force du sextet et de son compositeur de 26 ans Jason Brewer, à savoir sans aucune faute de goût (sur douze titres), réussir le pari insensé de réunir autant de B-Sides potentielles à un Pet Sounds, avec uniquement des compositions originales. Même Mike Lowe trouve son sosie des années 2000 dans "In the country". Et si les paroles peuvent parfois paraître affligeantes ("Do you love me ? Because I love you forever, bla bla bla…"), le résultat est pourtant lumineux, voire miraculeux sur certains morceaux ("Forever", "If you go", "Last kiss") que le mentor n’aurait pas décriés. Le mimétisme des balades harmoniques ou des morceaux pop davantage mid tempo est flagrant, mais il est tellement facile et agréable de se laisser charmer par les meilleurs faussaires de l’année 2008 que l’on en redemande.
En bref : Hommage ? Pillage ? Chacun pense ce qu’il veut mais le résultat n’en est pas moins magistral. Les B Boys réincarnés au meilleur moment de leur carrière.
Ca fait plaisir, je veux dire vraiment plaisir, de voir que tout le monde ne tourne pas à l’électro rock en 2009. Oh non, ce n’est pas que je n’aime pas ça l’électro rock, mais de temps en temps il est bon de se rappeler d’où vient la musique, et en ce qui concerne les Weakends, elle vient définitivement du garage, et peut-être même de la cave qu’il y a en dessous de votre garage. Trio bordelais dont le nom se propage comme une traînée de poudre à tous ceux qui acceptent de perdre quelques litres de sueur en une heure, The Weakends sort à présent son premier Lp (exclusivement en vinyl svp) chez Rob’s House Records, label d’Atlanta déjà en charge des Black Lips, avec qui les bordelais sont amis.
Encadrés pour l’occasion par des membres d’Adam Kesher et de Cheveu mais surtout mastérisés par le grand Lo’ Spider de Toulouse, Arnaud, David et Simon (qui se sont rencontrés aux beaux-arts) touchent avec une facilité déconcertante au rock et au punk sixties à la Yardbirds / Sonics. Comme déjà remarqué quelque part, chacun des douze titres de cet album paraîtrait inaperçu sur une compilation Nuggets de l’époque. Ne se limitant pas à ressembler aux deux formations déjà citées, The Weakends pioche aussi dans le blues punk ("Dawn of the dead"), voire le garage country ("One pill to survive") avec une classe à toute épreuve.
Complètement dégénérée et sauvage, mais non exempt de mélodies ni de swing, la production no-fi de ce power trio ne m’évoque que des louanges, notamment sur la deuxième face qui ouvre sur un "Desperate love blues" magistral. N’oublions pas non plus les deux titres inauguraux, "Long dead gone" et "Devil by my side", exemplaires. The Weakends est un disque qui passe à deux mille à l’heure et qu’on ne peut s’empêcher de remettre sur la platine, à défaut de pouvoir les suivre dans leur grande tournée américaine de Mars 2009. Menphis, Dallas, Austin, New Orleans et j’en passe, la classe pour un groupe qui vient de la cave en dessous votre garage.
En bref : Mélodies garages énergiques et imparables au programme d’un premier album qui met la barre très haut. Une bouffée d’air.
Oui je sais, il ne s’agit pas vraiment d’une nouveauté, mais sans savoir comment ni pourquoi, j’ai eu récemment l’envie de me replonger dans la discographie de ce groupe versaillais dont on n’entend plus parler. Et pour ce faire, leur troisième et dernier album, le Ladies first en question, est ce qui se prête le mieux au jeu de la présentation. Collectif de six à huit musiciens selon les cas, qui comptait dans ses rangs la fratrie Mazurel (Arnaud, Hervé, Thierry) ainsi que des amis, Jack The Ripper (en hommage à la chanson du même nom de Nick Cave) fait partie de ses groupes officiant le plus souvent dans l’ombre mais réunissant tout de même une famille de fans rendus accros par des prestations live d’anthologie, paraît-il. Aujourd’hui sans Arnaud, le groupe s’est transformé et officie sous le patronyme toujours aussi cinématographique de The Fitziarraldo Sessions.
Et ce disque dans tout ça ? Toujours mis en avant par une pochette signée Juarez Machado, il succède donc à I’m coming et The book of lies. On y retrouve les obsessions affichées pour les géants que sont The Caveman (déjà cité plus haut), Leonard Cohen et ô surprise le 16 Horsepower dont je vous avais parlé récemment au travers de Wovenhand. La voix d’Arnaud Mazurel se veut toujours aussi démoniaque et sortie d’une quelconque brume londonienne. C’est ce côté théâtral et macabre qui domine, et jamais le nom d’un groupe n’avait autant collé avec son contenu musical. On y est dans ce cabaret où "I was born a cancer" fait un éloge amer de la cigarette sous son apparente festivité déguisée. Le propos n’en est pas moins sordide, et le moyen pour en parler carrément diabolique. Le ton est donné.
Pas loin du concept album (on y croise une mère, une amante, une jeune fille, la lune, une étoile, une cigarette), Ladies first est certainement l’apothéose du groupe. Grâce à de subtils arrangements et une orchestration principale basée sur le duo violon / trompette (plutôt rare pour le format pop songs), les douze titres s’enchaînent avec élégance sur une route suave et mélancolique faîte de post-rock (au sens Radioheadien du terme), de jazz et de sonorités tziganes. J’entends même un peu de Muse (aïe) dans l’introductif "From y veins to the sea", pourtant exemplaire avec son violon et son piano. Cris de bêtes, contrebasse et mélodica sont les autres instruments que vous pourrez croiser sur ce disque. Hormis les titres déjà déballés plus haut, ne passez pas à côté de la tristesse de "Goin’ down" et "Old stars", de "White man in black", reprise en français d’un poème hongrois, de la mélancolie de "The Apemen, the bride & the butterfly" et surtout du côté très Mud Flow de "Aleister". Et là logiquement, vous devriez déboucher sur le dytique final : "Words" et "Hush". Et normalement vous appuyez sur Replay.
En bref : Glacial jusqu’à l’étouffement, Ladies first impose pourtant son charme vénéneux de western européen à ceux qui s’y plongent, et qui forcément n’en ressortent pas indemnes.
Le neuvième album d’Animal Collective est leaké depuis un bon moment et la nouvelle commence à se répandre sur les blogs : Merriweather Post Pavilion est probablement ce que le groupe de Brooklyn a sorti de plus abouti et franchement excitant en neuf ans d’activité. Nous reparlerons bien sûr très prochainement de ce disque épique à paraître le 12 janvier sur Domino et d’ores et déjà pré-commandé par une meute de fans inconditionnels. Mais pour l’heure, je tenais à vous signaler la venue de Panda Bear (Noah Lennox), Geologist (Brian Weitz) et Avey Tare (David Porter) au Bataclan le 16 janvier 2009, et l’annonce de trois autres dates françaises en mars. Notons que leur camarade Conrad Deaken, absent du disque, sera également absent de cette tournée, qui s’annonce néanmoins phénoménale compte-tenu de la qualité des vidéos live qui traînent sur YouTube et ailleurs. Dépêchez-vous de réserver, il n’y en aura pas pour tout le monde !
Paris : Le 16 janvier à au Bataclan, 50 Bd Voltaire, 11e. Tarif : 23,10 euros. Strasbourg : Le 16 mars 2009 à la Laiterie. Tarif : 20,70 euros. Lille : Le 19 mars à L’Aéronef, 168, centre commercial Euralille, Avenue Willy Brandt. Tarif : 11,70 euros. Nantes : Le 20 mars à l’Olympic, place Jean Macé. Tarifs : 12/16,60 euros.
“Brothersport”, extrait de Merriweather Post Pavilion, en live à Hyères en 2007 :
En 2008, j’avais injustement et trop rapidement classé Metronomy comme sosie de Late Of The Pier, à savoir un gros buzz médiatique engouffré dans un revival disco 80’s trop coloré pour être vrai. Loin s’en faut, et même si l’écoute enchaînée de Nights out, l’album dont est issu ce maxi dévastateur, m’avait évoqué l’exploration d’un gruyère, à savoir de très bon morceaux mais pas mal de trous, ce "My heart rate rapid" et les remix qui vont avec sont pourtant de très belle facture et m’ont sans cesse accompagné au casque ou en plein air durant les fêtes passées.
Petit retour indispensable sur la courte histoire de ce groupe dont on peine à cerner les frontières, Metronomy en studio ne dépend que d’un seul homme, le jeune anglais Joseph Mount qui à l’instar d’un Calvin Harris ou d’un Jim Noir a passé beaucoup de temps au fond de sa cave à construire et déconstruire une électro pop certes à la mode, indéniablement, mais surtout diablement inspirée et imaginative. Connu pour ses remix (Klaxons, Franz Ferdinand…) plus que pour son premier album largement passé inaperçu, le londonien batteur de formation est un exemple de production directe et spontanée, à laquelle vient à peine se greffer un mastering un peu plus pro. Et si je vous parlais de frontières incertaines c’est parce qu’en live Metronomy est un trio, à part entière parait-il.
Mais revenons à ce qui nous occupe, ce maxi qui compte parmi les meilleurs morceaux de Nights out (avec "Radio Latino", "Heartbeaker" et "Holiday"). Si comme moi lors d’un Dj-ing amateur vous avez eu du mal à enchaîner derrière un "Skitzo dancer", un "Rapture" ou un "Circuit", craignant forcément une perte d’intensité danceflooristique, "My heart rate rapid" devrait vous octroyer quelques minutes supplémentaires de répit, mais n’en laissera aucune à vos sujets dansants. Loin du plat Ed Banger qui commence à sentir le réchauffé, Metronomy sent délicieusement bon le cheap rétro, à commencer par une pochette pastel évoquant d’anciens moments de plaisir passés à l’Aquasplash le plus proche de chez vous, en moule burnes au milieu de vos pairs.
Le morceau en question, l’original, même pas le remix, délicieusement vintage, vous attaque de plein fouet avec ses lourdes basses rapidement rejointes par un synthé vaguement répétitif. Break. Monté. Explosion. Guitare. Deuxième synthé. Voix gonflées à l'hélium. Tout est dit. Le morceau, tel un toboggan de parc d’attraction ne vous lâchera plus pour finalement vous recracher lessivé au bout du tunnel. Même le Maton Retromix de la deuxième face, façon dance 90’s à la Floorfilla ne vous donnera pas la même trempe. En revanche "Mathias Gathering" et "Primary 1’s love letter to Metronomy" sonnent comme deux bons intermédiaires au mêmes rythmes discopunk à la Vitalic.
En bref : Sautillant et enivrant, "My heart rate rapid" sonne comme l’un des meilleurs morceaux électro pop de l’année passée, et donne envie de fouiller un peu plus l’album dont il est extrait.
Depuis maintenant 20 ans - seigneur que le temps passe vite - le label Real World, créé en 1989 par l'ex-Genesis Peter Gabriel, n'a eu de cesse de promouvoir et diffuser la musique dite « world », en particulier les artistes africains et asiatiques contemporains. Un travail de défricheur explosant les frontières musicales nationales pour porter à nos oreilles des sonorités nouvelles ou méconnues en provenance des quatre coins du globe.
Avec A town called Addis c'est l'Ethiopie, berceau de l'Humanité, terre mythique des rastafariens, qui est à l'honneur. Le disque est en effet le fruit de la rencontre entre Nick Page, alias Dubulah ou Dub Colossus, guitariste et compositeur britannique formé auprès de Michael Riley (Steel Pulse), et plusieurs chanteurs traditionnels azmaris de la capitale éthiopienne.
Globalement, le titre retenu, Dub Colossus - A town called Addis, ne ment pas sur le contenu de cet album. Au fil de ses onze vastes plages, se succèdent ainsi les ambiances dubisantes, dominées par des variations instrumentales grisantes et des incursions de chants populaires transis. Nick Page fait sienne l'histoire musicale de son pays d'accueil.
Entouré des chanteuses Sintayehu Zenebe et Teremag Weretow, du saxophoniste Feleke Hailu et du pianiste Samuel Yirga, il reprend à son compte la voie épurée des sonorités mystiques des hauts plateaux érythréens, les accomodant de ses influences électroniques et reggae. En résultent de grands moments de recueillement, de poésie et d'envol, où les lyres (krar), luths (macinko) et autres doubles tambours traditionnels (kebero) le disputent à la solemnité d'un piano classique éthio-jazz ou d'un riddim importé tout droit de Kingston.
Difficile d'honorer ici un titre plutôt qu'un autre. « Azmari dub » ouvre le disque sur une note très reggae, fortement influencée par les productions du « Salvador Dali jamaïcain » Lee Perry, avant de laisser apparaître la voix vibrante et douloureuse de Sintayehu Zenebe, « l'Edith Piaf éthiopienne ». Sa supplique écorchée foule le sol terreux des rues d'Addis-Abeba et nous transporte dans les faubourgs populaires de la ville. Enivrés, nous la suivons en spectres émerveillés. « Entoto dub », morceau suivant, richement instrumenté, se distingue par sa profondeur et son traitement nettement plus contemporain. De « Tazeb Kush » et sa pop-jazzy ahmarique aux variations de piano classique d'« Ambassel in box », via le dub mystique de « Shem city steppers », la rencontre entre le compositeur britannique Nick Page et les artistes éthiopiens en présence est symbiotique. On ne remerciera certainement jamais assez Real World pour sa contribution au patrimoine musical mondial.
En bref : Fouler le sol rocailleux et chaud du « toit de l'Afrique », berceau de l'Humanité, n'a pas prix. Il en va de même pour ce précieux album à tendance dub, à la fois transcendant et terrestre, fruit de la belle entente d'un compositeur britannique et de musiciens populaires éthiopiens.
La salsa n'est pas une musique que l'on écoute confortablement installé dans son salon, l'on en conviendra. Globalement réservée aux pistes de danses échauffées et moites de quelques clubs pseudo-cubains ou hispanisants de notre hexagone, elle ne fréquente que très rarement nos platines, pour ne pas dire jamais. Elle est une musique populaire mais, paradoxalement, méconnue ou ignorée.
Pour nous tous, les labels Because et Mr Bongo organisent un cours de rattrapage, livré sous forme d'une double compilation à la pochette, il faut le dire, bien disgracieuse. Ce point de détail oublié, un premier disque rassemble une série de remixes des plus grands titres du label new-yorkais Fania, créé en 1964 et véritable Motown de la salsa et des musiques afro-caribéennes, accompagnés, dans une seconde galette, des versions originales. I like it like that, oeuvre d'intérêt général, fait amende honorable et redore le blason d'une musique quelque peu flétrie par le temps. Au-delà de cela, elle livre également une kyrielle de réappropriations réussies et rafraîchissantes, toujours respectueuses et parfois audacieuses, qui donne tout son attrait à cette grande réouverture de catalogue musical. Un travail de grande qualité, documentaire et créatif, qui n'est pas sans rappeler celui accompli depuis des années par les Anglais de Soul Jazz Records. Je pense en particulier aux compilations Nu Yorica Roots!, Tropicalia ou encore New Orleans Funk.
Fania a commencé son histoire au milieu des sixties comme une petite entreprise, co-fondée par le compositeur dominicain Johnny Pacheco et son avocat Jerry Masucci. Dès le second album produit par le duo, Heavy smokin' de Larry Harlow en 1965, le label trouve sa griffe. Des arrangements foisonnants et modernes associés aux sons traditionnels afro-caribéens de la salsa, du boogaloo (sorte de soul music latine) et du jazz latin. La paire de producteurs met sur orbite une rafale d'artistes à succès, particulièrement reconnus pour leurs prestations live. Celia Cruz, Ray Barretto, Ruben Blades, Willie Colon et Hector Lavoe parmi les plus fameux. Avec eux, Pacheco forme le supergroupe Fania All Stars (ci-dessous) et sévit à Greenwich Village lors de concerts endiablés devenus depuis légendaires. Leur performance au Cheetah, un club de Manhattan, en 1971, restera dans toutes les mémoires. Editée en cd la même année, elle deviendra le disque de musique latine le plus vendu de tous les temps.
Tous les plus grands hits du label new-yorkais sont présents dans I like it like that et passés au crible du remix. Pour ce faire, rien n'a été laissé au hasard et un casting de grande classe a été réuni. Pour ne citer que quelques noms, on peut évoquer le grand « Little » Louie Vega (Masters at work), Gilles Peterson, 4 Hero, Ashley Beedle (Ballistic brothers, Black science orchestra...) ou encore Andy Smith, le dj de Portishead. Bref, des pointures.
C'est le producteur et remixeur londonien Aaron Jerome, grand adepte du 2-step, qui s'y colle en premier pour une version subtile de tube planétaire de Peter Rodriguez qui a donné son nom à la compilation. Enchaînée avec le titre instrumental « Happy soul with a hook » de Dave Cortez, de solides gages de qualité nous sont d'emblée délivrés. Ce ne sont pas les Bugz in the Attic, avec leur scintillante track disco-funk, qui désavoueront leurs précédents camarades. A base de synthétiseurs et de basses montées sur ressorts, le collectif de dj's britanniques lustre le titre de Willie Colon et Ruben Blades, « Plastico », et ménage une piste de décollage royale à la voix divine de Blades. Vient ensuite Louie Vega. Le new-yorkais d'adoption, grande prêtre de la musique house des années 90, propose un travail de remix léger sur « Mi gente » d'Hector « La voz » (la voix) Lavoe. Une version respecteuse de l'original mais presque trop timorée. Peut-être faut-il rappeler ici que Louie Vega est le neveu de Lavoe et en déduire une certaine retenue de la part de l'ex-Master at work.
Aucun des 15 titres en présence sur I like it like that ne jure ou ne dépareille réellement, du reste, un sommet semble être atteint avec « Saona » de la chanteuse Nora Morales, recomposé ici par l'illustre Gilles Peterson (ci-contre), fondateurs des labels Acid Jazz et Talkin' Loud. Peterson est littéralement touché par la grâce et propose la plage la plus profonde et enivrante du disque. Sept minutes de groove hypnotique, d'accords de piano baroques et destabilisants, de voix spectrales et de transe synthétique. C'est tout simplement délicieux. God loves Gilles Peterson ! Je serais tenté de vous dire que pour ce seul titre I like it like that mérite le détour. Je ne le ferai pas, ce serait faire offense aux quatorze autres réussites qui l'accompagnent.
En bref : Réouverture luxueuse du catalogue du label new-yorkais Fania, véritable mythe de la musique latine et caribéenne des années 60-70. Une série de remixes délicieux, servis par quelques pontes de la musique électronique, et accompagnés de leurs versions originales. Entre leçon d'histoire et travail de (re)création, une double-compilation d'intérêt général. Mention spéciale à Gilles Peterson pour sa version sublime de « Saona » de Nora Morales.