09 janvier 2009

Animal Collective - Merriweather Post Pavilion (2009)

Evidemment, il est hautement désagréable de voir la blogosphère s’enflammer au point de décerner par anticipation le titre d’”album de l’année 2009” à Merriweather Post Pavilion avant même que ne commence ladite année et que ne sorte ledit album (le 12 janvier). Force est de constater, pourtant, que le groupe originaire du Maryland place la barre très, très haut. Car ce neuvième disque (en comptant les EP) est simplement fantastique : une sorte de synthèse de Strawberry Jam et de l’incroyable album solo du batteur Panda Bear (Noah Lennox), Person Pitch, tous deux sortis en 2007. On parle souvent de mantras à propos des oeuvres d’Animal Collective, mais le terme me paraît inadéquat. L’expérience mystique qu’elles impliquent tient tout autant de la méditation que de l’affranchissement du corps par la danse et la transe. Jamais ce désir d’échapper à l’apesanteur n’avait autant transpiré de la musique du groupe que sur MPP. Jamais, d’ailleurs, il n’avait été formulé aussi clairement que sur l’inaugurale “In The Flowers”, cousine proche de “Comfy In Nautica” de Panda Bear : "If I could just leave my body for a night", chante Avey Tare (David Portner) avant que le morceau ne s’emballe et n’explose en spirales psychédéliques et en crissements de grillons phosphorescents.

Ce qui m’ébouriffe le plus à propos de ce disque, c’est qu’au moment où le groupe atteint des degrés d’hypnose jusque là inenvisagés, il parvient à livrer des morceaux plus structurés et plus pop que tout ce qu’il avait pu produire auparavant. Le plus bel exemple reste “My Girls”, géniale combinaison de sons rave, de candeur enfantine et d’un brin de putasserie premier degré terriblement efficace, matérialisée par des “Ooh” qui tiennent davantage de Mia que des Beach Boys. Les “girls” en question sont la femme et la petite fille de Panda Bear, dont il était déjà largement question dans Person Pitch. Plus pop encore, “Bluish” pourrait presque paraître un peu cheesy pour les puristes, mais c’est avant tout une belle chanson d’amour, lente et intensément harmonieuse. Si les mélodies sont d’une netteté inédite, l’ensemble des titres est noyé dans un océan d’échos, de boucles subliminales et de drones qui frise parfois la démence. L’utilisation systématique du sampler et celle, plus parcimonieuse, des beats 4/4 caractéristiques de la techno (sur “In The Flowers” ou “Summertime Clothes”), en disent d’ailleurs assez long sur la répartition des rôles sur MPP. Là où Avey Tare (Dave Portner) semblait avoir la main mise sur Strawberry Jam, c’est bel et bien Panda Bear qui a pris les commandes.


Déjà perceptible sur des morceaux antérieurs comme “Peacebone” ou “Fireworks”, la mutation électronique du groupe s’accélère donc sur cet opus. Dans différentes interviews, la troupe explique son attirance pour la “dance music”. A ceux qui douteraient de l’influence de la techno et de la house sur MPP, je conseille d’écouter (ci-dessous) le montage réalisé par des petits malins qui n’ont pas mis longtemps à s’apercevoir de la similitude de “My Girls” et du classique house “Your Love” de Frankie Knuckles. C’est assez bluffant. Il ne s’agit plus ici de freakfolk ou d’indie rock, et surtout pas d’électronica, mais bien d’un son nouveau, un sommet de métissage musical pour lequel aucun terme générique réducteur n’a encore été inventé.

Un titre comme “Brother Sport” parvient à marier un climat afro-caribéen à la Graceland, porté par le ping-pong vocal de Portner et Lennox, à des motifs électro obsédants et un message crypté qui pourrait tout aussi bien être une invitation néo-hippie à l’ingestion de LSD qu’une incitation au chant ou au sexe oral : “Open up your throat”... En écoutant mieux, on comprend toutefois que Panda console son grand frère après la mort de leur père. “Open up your throat” s’apparenterait donc à une sorte de “The Show Must Go On”, et la cohabitation de ces lyrics touchants et d’un instrumental euphorique et tribal ne rend le morceau que plus précieux. Autre piste annoncée sur Strawberry Jam (notamment sur “#1”) et développée ici : celle d’un minimalisme répétitif à la Philip Glass, comme sur “Daily Routine”, où les différentes séquences de claviers accélèrent progressivement jusqu’à former une seule et même nappe enveloppante.

Moins rock et moins heurté que les albums précédents, Merriweather Post Pavilion frappe à la fois par sa fluidité et la joie qui en émane. Très homogène (sûrement trop pour certains amateurs de foutoirs sonores), il est l’oeuvre d’un groupe qui sait où il va, et s’achemine peu à peu, avec une sérénité presque effrayante, vers la polyphonie pop absolue. Seule la présence de morceaux plus anodins comme “Taste” ou “Guys Eyes” l’empêche de taquiner la perfection, mais l’irritante pluie de louanges dont il est l’objet est bel et bien justifiée. Un album à acheter en vinyle, ne serait-ce que pour son artwork gerbant et hallucinogène.

En bref : Leur meilleur disque, et de loin. Une sorte de rave au coin du feu, stupéfiante rencontre des textures électroniques et des structures pop et folk, de la célébration et de l’introspection, de l’intimité et du désir collectif. Pas encore le chef-d’oeuvre du groupe, ceci dit. On prend les paris pour le prochain album ?



A noter : Avant même la sortie de ce disque, les AC sont déjà retournés en studio pour enregistrer ce qu’ils désignent comme un “album visuel”: une longue vidéo musicale conçue en collaboration avec leur ami Danny Perez, réalisateur du clip de “Who Could Win A Rabbit” en 2004. Aucune date de sortie n’est annoncée pour le moment.
Et n’oubliez pas : Animal Collective en concert à Paris le 16 janvier et en province en mars.


Le site d’Animal Collective
Leur Myspace

Lire les chroniques de leurs concerts de Strasbourg et Bordeaux en 2007

Animal Collective - Brother Sport.mp3
My Girls Vs Your Love.mp3

“Daily Routine” au Hove 2008:


“In The Flowers” au Hove 2008 :


“My Girls” live à Saint-Louis en septembre 2007 :

19 Comments:

Olivier Morneau said...

Est-ce que c'est vraiment juste une illusion d'optique le cover d'album ou c'est moi qui est incapable de faire cesser ces trucs de bouger?!

Dave said...

Non, c'est bien une illusion - c'est d'ailleurs pourquoi j'ai fait une entorse à la charte de DOdb en mettant la cover en énorme. En plus c'est pas un Gif mais bien un Jpeg!

néné said...

l'effet de la jaquette est a l'égal de l'effet de l'album sur mes oreilles! En tout cas après une année 2008 exceptionnelle, 2009 commence sur les chapeaux de roues...

HIPHOP said...

ta chronique confirme ce que je pressens, sans avoir pu encore écouter ce disque : il a l'air d'être l'antithèse du précédent, totalement déroutant, radical dans sa recherche de sons irréels, violent dans sa manière de contrecarrer toutes nos habitudes d'écoute. J'ai eu beaucoup de mal, mais j'ai fini par l'aimer. l'ouverture de l'un et de l'autre semblent d'ailleurs être un résumé de cette opposition. D'où peut-être un effort de promotion, qui aurait été vain pour le précédent.
bises
J

Florian Serge Bernard said...

Malgré en effet un ou deux morceaux en dessous de la qualité (incroyable) du reste de l'album. On tient sans doute là un disque important.

loodiebulle said...

je viens d acheter l album en 320 ici http://peoplesmusicstore.com/walpod

Une merveille. Album de l annee?

loodiebulle

Fabien said...

Je suis totalement d'accord avec toi... il est très agaçant de voir ce disque d'ores et déjà célébré comme l'album de l'année 2009... Du reste, il s'agit là d'une pure balle qui ne laissera aucun répit à ma platine pendant un moment. Espérons que l'année 2009 nous réserve encore des sorties comme celle-ci. Pour l'heure, et devant l'agenda pléthorique des disques à venir, je ne suis guère inquiet...

Anonyme said...

le mieux, c'est que l'illusion s'arrête quand on fixe son regard sur un motif de l'image..

PSYCHOCANDY said...

Tu écris superbement...

Nickx said...

Contrairement à Dave, je pense que AC aura du mal à produire une oeuvre plus achevée que celle-ci !

Ce disque est étonnant, et pas seulement du fait de ses sonorités nouvelles : on croirait en fait entendre les Beach Boys jammer avec les Liars (ceux de Drum's Not Dead, le chef d'oeuvre) sur la Lune !

Je précise que bien que n'ignorant rien de l'oeuvre de AC, je n'étais pas un fan hardcore du groupejusqu'ici, préférant les albums de Panda Bear !

Jusqu'ici.....

Dave said...

Peut-être que tu as raison et que je surestime le groupe en affirmant qu’ils feront encore mieux que MPP. Mais je me dis qu’ils sont encore jeunes et qu’avec une telle montée en puissance (je n’étais moi-même pas ultra-fan avant), leur 10ème sera forcément un monument.

Pour en revenir à l’album, il y a tout de même, je persiste et signe, des morceaux un ton en dessous du reste. En plus de ceux déjà mentionnés, je citerais “Lion in a Coma” que je trouve un poil conventionnel et pas aussi stimulant qu’un “Also Frightened”, un “My Girls”, etc...

Quoi qu'il en soit, MPP est le meilleur disque à avoir occupé ma platine depuis un bon moment, et leur concert du Bataclan, dont j'ai lu de mauvaises critiques ici ou là, m'a complètement enthousiasmé.

Seul l'avenir nous dira si AC peut faire encore mieux.

A+

Nickx said...

Décidément, j'ai beau chercher....

Soit la concurrence va se déchirer, et nous allons assister à un cru 2009 exceptionnel , dans lequel AC n'occupera qu'un accesit style 3ème ou 4ème place...

Soit, on tient d'ores et déjà notre album de l'année, et on peut tirer les bans !

Album exceptionnel, et qui se bonifie à chaque écoute !

Colour-of-rock said...

Très bonne critique, on ne peut mieux décrire ce brillant album.
Quant à la pochette, que je trouvais assez moche au début, après avoir remarqué l'effet d'allusion optique, je la considère comme étant une pièce de l'album à part entière. Inventive.

Nickx said...

Très bonne critique, et si je suis puis me permettre, l'un des sommets de son auteur !

Après l'album, osons : est-ce la chronique de l'année ?

Nickx said...

Quoi ? Plus de commentaires sur le disque ou la chronique depuis le 29/01/09 ?

J'en profite pour dire que jadore Bluish, qualifiée de cheesy par Dave qui se rattrape ensuite , en la présentant comme une superbe chanson d'amour !

Et puis, scusez le cliché, mais s'il est une chanson de ce disque que les Beach Boys ont oublié d'écrire.....

xavou said...

J avais pourtant aimé Strawberry jam, dans une moindre mesure certes mais quand meme. Et Feels aussi.

Merriweather PP euh... bof ?

toutes ces mélodies en mode majeur enthousiasmé... Pi le mauvais agencement des morceaux en début d album, je sais pas, au bout de quinze minutes j ai juste envie de couper le truc.

beaucoup trop agité pour moi. et ne se consolide pas au fil de mes ecoutes.

Et ce n est pas faute d avoir voulu essayer. depuis janvier oui meme.
Je le trouve simplement moyen, beaucoup surestimé. Loin d etre parfait en tout cas.
incomprehension.

Dave said...

Merci Xavou d'exprimer ton opinion, d'autant plus intéressante qu'elle diffère de la nôtre. J'émettrais juste quelques réserves sur ta remarque concernant le mode majeur : je ne vois pas où est le problème, et j'aurais même tendance à penser qu'il est plus difficile d'élaborer une musique intéressante sur ce mode, sans utiliser le potentiel "mélancolique" du mode mineur.
Je viens de réécouter MPP, avec un plaisir encore plus intense que la dernière fois. Ce que je peux en tout cas t'assurer, c'est que j'ai écrit cette chronique en toute sincérité, sans tenir compte de la hype autour de l'album. Contrairement à toi, je n'étais d'ailleurs pas spécialement fan des précédents disques. J'ai donc été assez surpris d'aimer celui-ci à ce point.
A+

xavou said...

Alors d abord oui j admet ne pas trop saisir la difficulté de rendre une melodie interessante en mode majeur mais je reviens sur ce que je disais, la tonalite majeures des chansons de MPP n est pas vraiment en soi un point de critique acceptable.

J ai moi aussi reecoute l album, sur de bonnes enceintes, et d une oreille plus attentive. C est assez inattendu et cela peut pourra paraitre comme un rapide retournement de veste mais je commence a apprecier l album. J ai reussi a l ecouter dans son ensemble et l homogeneite me semble plus evidente.
J essaye egalement de l apprecier en sortant de toute l agitation autour de celui-ci. Alors certes ce n est pas un album qui me marque fortement pour l instant mais laissons le temps au temps hein :)

guillaume-dizien said...

'Taste'un morceau mineur???