30 mars 2019

Rustin Man - Drift Code (2019)

Hasard du calendrier. Deux hommes de l'ombre ayant beaucoup frayé ensemble ont été à l'honneur à l'amorce du printemps 2019. L'un hélas nous a  quittés prématurément tandis que le second réentr'ouvrait une carrière solo laissée en friche pendant près de 20 ans.

Dans  les deux cas, une affaire de grande discrétion, d'humilité qui semblait un fil tendu entre les deux hommes. Après avoir connu la gloire ensemble au cours des années bling bling de Talk Talk, Mark Hollis et le bassiste Paul Webb épousaient tous deux des trajectoires austères, jansénistes même dans leurs choix.

Deux disques sous fausse bannière plus un autre sous son nom pour le chanteur tourmenté en un peu plus de dix ans et ce serait tout pour la vingtaine d'années à venir.

A peu près le même bilan pour son comparse qui ne prendrait même pas la peine d'oser l'utilisation de son propre nom pour deux oeuvres inclassables parues à 17 ans d'écart. Mieux, Out Of Season enregistré en 2002 sous le pseudo Rustin Man aux côtés de Beth Gibbons ne lui accorde pas la moindre visibilité en dépit d'un succès d'estime ; l'ex-chantEuse de Portishead se chargeant de l'intégralité du chant.

C'est peu dire que le follow up de Rustin Man était attendu. Et que de par son habillage sonore atypique, celui-ci exige plusieurs écoutes attentives afin d'en saisir toutes les subtilités mélodiques.

Inclassables, les chansons défilent soutenues par un piano ou une guitare électrique, quelques samples d'ambiance ("Judgement train") et l'on se surprend à de plus en plus les aimer, à s'approprier ces thèmes en apparence désabusés, sans refrain évident. Un disque qui selon l'expression consacrée, se mérite.

Déjà sertie d'un magnifique enrobage sépia, Drift Code porte en lui la forme musicale d'un cabinet de curiosités. Foisonnant d'idées, d'arrangement baroques, ici un bugle, là un harmonium ou une clarinette tantôt mêlant à l'austérité instrumentale ("Euphonium Dream"), tantôt à l'euphorie la plus revendiquée ("Our tomorrows"). Une voix de soprano vient même se joindre à notre homme rustine sur le magnifique "Brings me joy". Tout n'est que fragilité apparente, car Paul Webb après des années d'errance musicale et personnelle file le parfait amour avec sa dulcinée, vit dans sa grange retapée aux mille objets entassés avec ses deux filles chéries. Il serait donc malvenu de porter à Drift Code  un regard trop compassionnel, d'autant que l'artiste le rappelle, le titre de son album est ironique et ramène à un oxymore. Celui-ci oppose l'errance, la lose et la dérive ("drift") à ce qui est justement rangé, dans les clous, "codifié".

Ainsi "Vanishing heart" sous ses airs tristes et son piano monocorde véhicule un feeling solaire et un manifeste clair ("It feels so good to be alive") Malin. Et puis il n'y a pas que le background amoureux ou l'osmose de couple. Timbre fragile, légèrement voilé : on ferme les yeux et l'on croit entendre Robert Wyatt. Ca en est parfois saisissant ("Our tomorrows", "Martian garden").


Après la mise en sommeil de la carrière du barde de Canterbury, l'émergence de Rustin Man ne pouvait pas tomber plus à propos.

En bref : il paraît que Robert Wyatt a cessé de faire des disques. Qu'à cela ne tienne, le monde des musiciens a peut-être trouvé son successeur désigné en la personne inattendue de Paul Webb alias Rustin Man, auteur d'un trésor de délicatesse, de douceur et d'inventivité.

1 Comment:

Anonyme said...
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