16 avril 2015

Susanne Sundfør – Ten Love Songs (2015)


Une chanteuse scandinave à voix auteure d'un album de pop électronique grandiloquente et décomplexée ? N'y aurait-il pas là comme un air de déjà-vu ? Dans un genre où, entre le meilleur (les déchirantes mélodies dance de Robyn, les singles les plus langoureux d'Annie) et le pire (les boursouflures vaines d'Iamamiwhoami, l'écriture petit bras de Oh Land), se bousculent pléthore de disques plus ou moins insipides (la mélancolie surfaite des jumelles de Say Lou Lou), cet album aurait pu aisément passer inaperçu si n'était pas sorti, en fin d'année dernière, le merveilleux "Fade Away", belle polyphonie pop, lumineuse et entêtante. À l'approche de la sortie du LP, la question était donc de savoir comment ce brillant single allait s'intégrer dans un album à priori annoncé en tant que tel, c'est-à-dire une simple collection de chansons : Ten Love Songs.

Très vite, à entendre la manière dont la seconde piste "Accelerate" et la chanson tant aimée, que tout pourtant oppose, s'enchaînent sans raccord apparent, on comprend que, l'album affirmant dès cette première bombe son hétérogénéité manifeste, cette question de l'intégration – accoupler entre elles des pièces musicales déjà hautement disparates – se trouve justement au cœur de son enjeu formel. Reprenons l'écoute pour mieux comprendre. À mille lieues de la légèreté de "Fade Away", "Accelerate" s'ouvre sur une basse lourde, des notes de synthés new-wave et un chant grave, d'inspiration gothique. Mais subitement, cet appareil fait place à un refrain pompier qui lorgne sans complexe du côté d'Abba (mélodie schlager-isante, dédoublement de la voix). La chanson alterne alors encore une fois les deux motifs avant de rompre à nouveau le contrat esthétique : la mélodie se brise et c'est une fugue inattendue à l'orgue d'église qui s'insère dans la brèche. Le principe est posé : à partir de là, nos oreilles ne sauront plus à quoi s'attendre. Les synthés reprennent, ils sont lisses et glacés. Puis la basse revient, rugueuse, elle vrombit. C'est parti pour un dernier refrain – limite – et pendant quelques secondes, tout, y compris l'orgue, s'entremêle de manière étourdissante. Lorsque le morceau touche à sa fin, il se dénude rapidement, ne laissant bientôt que la rythmique qui, en décélérant, se transforme peu à peu, et de manière très subtile, en cette introduction désormais bien connue, celle du "Fade Away" sus-mentionné. L'effet est sidérant ; la troisième chanson de l'album peut maintenant partir dans ses envolées lyriques et éthérées.


Dès qu'elle s'achève, Susanne Sundfør revient à des ambiances plus sombres avec un morceau de folk gothique ("Silencer") qui aurait pu aisément trouver sa place sur un disque de Marissa Nadler, jusqu'à ce qu'il se gonfle dans un final flamboyant à l'emphase sans retenue. "Kamikaze" se colorant plus uniformément de synth-pop eighties, c'est "Memorial", pièce centrale et maîtresse de l'album, qui apporte son nouveau lot de surprises en cascade. Ici, c'est la musique de film que la productrice et multi-instrumentiste convoque. Flirtant dangereusement avec le mauvais goût (on pense, à ce titre, beaucoup à Frida Hyvönen), le morceau, qui annonce une durée de dix minutes au compteur, s'ouvre sur un chant qui semble tout droit sorti d'une comédie musicale sirupeuse dont il constituerait le générique de fin. Mais chez Susanne Sundfør, on l'a compris désormais, une fin est toujours la promesse d'un nouveau début (il est évident que dans cet album, plus encore que le texte, c'est la forme qui parle d'amour). Tandis qu'il semble s'éteindre, le morceau est emporté dans une spirale de notes de piano qui l'entraîne vers une étonnante symphonie de cordes. Celle-ci ressemble au générique, de début cette fois-ci, d'un thriller fantasmé. Succède à cela toute une série de rebondissements baroques qui débouchent, non sans ironie, sur la reprise de la grandiloquente ligne de chant initiale.

Après, le cinéma ne cessera de venir alimenter l'écriture de ces dernières love songs, et ce de deux manières. À un premier degré, il est, bien sûr, l'espace de projection d'un fantasme (« like they do in the movies », dans "Trust Me", qui, même dans sa forme de ballade en apparence apaisée, s'obstine a refuser la sobriété). Ou, de manière plus maligne, il vient, dans "Delirious", tirer vers des bas-fonds fantastiques une histoire de relation SM pourtant déjà bien tordue. Augurée par la fameuse deep note de la société THX, la chanson s'ouvre sur des synthétiseurs empruntés aux films de John Carpenter, avant que ne démarre un nouveau couplet pop emphatique et tonitruant.

Ce détour par le fantastique (parachevé dans la métamorphose suggérée – « unhumankind » – du dernier morceau "Insects"), est là pour confirmer ce que les partis pris risqués de grandiloquence kitsch et d'hétérogénéité baroque racontaient déjà : l'amour, en assemblant les dissemblables, irait à l'encontre de toute logique ; il aurait, par définition et par essence, quelque chose de contre-nature, de proprement monstrueux. On pourrait alors se demander, puisque l'introduction de ces déroutantes fioritures est toute entière régie par un principe d'éclectisme, pourquoi Susanne Sundfør a choisi de façonner le tronc commun de ces Ten Love Songs – intelligente manière d'assurer malgré tout la cohérence de l'ensemble – dans cette bonne vieille synth-pop eighties (particulièrement évidente sur "Accelerate", "Kamikaze", "Delirious" et "Slowly"), alors que la mode du revival en la matière est depuis quelque temps passée du côté de la dance (Night Sports) et de la house (El Perro Del Mar) ? En réalité, elle avait déjà répondu à la question dans le fameux premier extrait de l'album. « This is the kind of love that never goes out of style », affirmait-elle. Quant à l'amour qui nous lie à ses chansons, s'il est bizarre, voire dérangeant, il n'en est pas moins inconditionnel.

En bref : dans un esprit résolument baroque, faisant fi de considérations sur le bon et le mauvais goût, Susanne Sundfør accumule, juxtapose et marie tant les formes (synth-pop, schlager, musique de film) que les couleurs (noirceur gothique, percées lyriques) pour créer une pop monstrueuse et gigantesque reflétant de manière passionnante une certaine idée de la folie amoureuse.





"Memorial":




À écouter aussi, le superbe remix de "Delirious" par I Break Horses, qui substitue aux cinquante nuances de gris de l'original une seule et grosse couche de khôl :


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02 avril 2015

Angelo Badalamenti - Fire Walk With Me (1992)

Alors qu'on annonce une suite "twenty years after" à la saison 2 de la série Twin Peaks (ne nous emballons pas trop vite puisque Lynch vient d'annoncer qu'une histoire de contrats avec les acteurs compromettrait la chose), le mélomane frétille : que nous prépare le génial Badalamenti pour cette suite ? Histoire de patienter, on peut se replonger dans cette BO sortie en 1992 et qui atteint des sommets. La vie à Twin Peaks après le meurtre de Laura Palmer est passablement inquiétante, mais cette plongée dans les bas fonds de la pauvre âme défunte va encore plus loin : faux semblants, confusion mentale, perdition, dépravation, folie, énigme du mal, tout ça est magnifiquement rendu par une musique qui ne ressemble à aucune autre, où alternent et parfois se mélangent musique d'ascenseur, guimauve kitschissime, soul hallucinée, smooth jazz magistral, swamp blues et poussées de fièvre hardcore et bruitiste. Avec Badalamenti, Lynch a trouvé son Morricone : un compositeur doué et un amoureux des sons, des textures et des timbres (ah! les guitares morriconiennes, un son d'enfer !).

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31 mars 2015

Eddy Mitchell - Zig-Zag (1972)

Cette pochette déjà, impossible de la manquer ! Donc bien avant la loi Evin, Eddy Mitchell osait cet incroyable look de moujik goguenard, qui rendait hommage à du papier cigarette. Alors en plein creux de la vague, et ironiquement à quelques encablures de là toucher à nouveau avec ses succès boogie et country, monsieur Eddy jouait son va-tout, ou plus exactement n'en faisait qu'à sa tête.


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30 mars 2015

The Dandy Warhols - Paloma (Nîmes) - 29/03/15


Les ineffables Dandy Warhols étaient en ville ce dimanche pour se rappeler à notre bon souvenir et présenter quelques uns des titres qui garniront leur 8ème opus à paraître cette année. Dernière date française de leur tournée printanière, celle-ci nous permet de vérifier que les quatre de Portland n'ont pas changé : toujours aussi branleurs dans l'attitude, minimalistes dans la forme -avec les Dandys, on dépasse rarement les cinq accords de base !
 

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26 mars 2015

This Is Not A Love Song - Conférence de Presse 25/03/15

Ce mercredi se tenait la conférence qui préfigurait la 3ème mouture du désormais très attendu TINALS. DODB s'y trouvait en compagnie d'autres confrères journalistes et programmateurs ou animateurs radio. Rassemblé par l'accorte équipe de direction de Paloma jovialement drivée par Fred Jumel et ses différents lieutenants,  tout ce petit monde avait été convié à la présentation du festival à venir. Et pour l'occasion, ne reculant devant aucun clin d'oeil printanier, le jardin éphémère recréé de l'édition 2014 offrait transats et herbe synthétique.


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18 mars 2015

The Four Seasons - The Genuine Imitation Life Gazette (1969)

Pour la majorité d'entre nous, les Four Seasons représentent ce groupe un peu formaté et légèrement daté, auteur en son temps de tubes doo-wop imparables tels que "Dawn" ou "Big girls don't cry". Et même s'ils ont écoulé des millions de disques, notamment pour le compte de la prestigieuse écurie Motown, l'histoire ne les a pas vraiment retenus. Mais en 1969 -année bénite-, en pleine mode des disques concept saturés d'arrangements plus alambiqués les uns que les autres, tout le monde veut faire son Sgt Pepper. Et The Four Seasons, aidés par Jake Holmes (à qui l'on doit le magnifique Watertown de Sinatra), réussit là où tant d'autres ont échoué. Malgré de bonnes critiques lors de sa sortie, The Genuine Imitation Life Gazette est un four commercial. Pire que ça, tout le monde l'a oublié. Et pourtant, bien heureux celui qui écoute aujourd'hui ce disque pour la première fois, et qui découvre sans s'y attendre, un ovni à classer non pas juste en dessous mais au même niveau qu'un Pet Sounds, Odessey And Oracle ou Their Satanic Majesties Request.


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18 février 2015

The Baby Huey Story - The Living Legend (1971)

Classique de son époque mais injustement oublié du le grand public, le seul et unique album de The Baby Huey Story alias James Ramey et son groupe est pourtant un disque majeur. Archi samplé par le milieu hip-hop, il n'est rien de moins qu'un sommet de la soul des 70's, à ranger aux côtés des meilleurs disques de Marvin Gaye, Al Green, Syl Johnson ou encore Curtis Mayfield. Ce dernier qui comme on va le voir n'étant pas pour rien dans la réalisation de cet exploit. 


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17 février 2015

Foxygen - ...And Star Power (2014)


D'entrée, ça partait mal : un duo échevelé psyché US adulé de tous - mince, le monde avait-il vraiment besoin de nouveaux MGMT ?

Un titre d'album ampoulé ("Nous Sommes les Nouveaux Ambassadeurs de la Paix et de la Magie", ben voyons !"), par ailleurs une nouvelle fois un peu trop encensé - quelques bons titres, mais pas de quoi non plus se relever la nuit...

Un nom de groupe ridicule, des noms de membres qui ne l'étaient pas moins - Sam France (?), Jonathan Rado ? Radio ? Radeau ?

Bref..... les poubelles de l'histoire étaient tout proches, et notre crise urticante envers tout ce qui touche de près ou de loin au rock blanc indé même yankee ou de la côte Ouest, qui n'était pas près de s'apaiser !

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12 février 2015

Jessica Pratt - On Your Own Love Again (2015)


Deuxième parution au long cours pour l’énigmatique Jessica Pratt, déjà auteur d’un album éponyme en 2012 et dont l’aura n’avait que peu touché l’Hexagone. Pour les plus avertis, ils avaient pu la localiser lors d’un concert à Saint-Ouen au MoFo 2014, pour ce qui reste à ce jour son seul passage en France. Il est donc temps de lever le voile sur une artiste pour qui la lumière n'a jamais été une source d'inspiration, et pourtant...

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04 février 2015

Harmonium - Si On Avait Besoin D'une Cinquième Saison (1975)

Je ne me suis pas trompé en choisissant ce premier disque Canadien. Et si c'est la merveilleuse pochette psychédélique qui m'a attiré dans un premier temps, c'est bien la musique qui m'a scotché par ailleurs. Deuxième long jeu de l'un des groupes Québécois les plus marquants de son époque, Cinquième Saison est en plus un concept album passionnant comme il était de coutume d'en réaliser au début des années 70. Au programme on ne retrouve que cinq pièces, une par saison (printemps, été, automne, hiver) plus cette fameuse cinquième saison fantasmée.

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31 janvier 2015

Renegades Of Rhythm (DJ Shadow + Cut Chemist) - le Paloma (Nîmes) - 29/01/15

  
                                 
Nîmes et son incontournable Paloma ont le redoutable honneur d'être ce soir la première venue de la tournée européenne de Renegades Of Rhythm, entamée à l'automne dernier en Amérique du Nord.

Renegades of Rhythm ? C'est l''avatar qu'ont choisi Josh Davies et Lucas MacFadden plus connus sous les noms de DJ Shadow et Cut Chemist, DJ's inlassables défricheurs parmi les plus doués et cités actuels. Et accessoirement une référence au fameux "Renegades of Funk" d'Afrika Bambaata, le héros de la soirée !


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30 décembre 2014

Top Dodb 2014


Si 2013 avait d'emblée su se montrer riche en émotions et en très grandes découvertes musicales, 2014 nous a fait peur au moment d'établir le traditionnel classement de fin d'année, pour la huitième année déjà. Sans aller jusqu'à dire que ce cru ne compte pas de disque majeur, l'unanimité a été plus difficile à trouver. Mais chacun a su trouver son bon grain dans l'ivraie. C'est ça aussi Des Oreilles Dans Babylone. Du coup ce n'est pas une quinzaine de disques qui sont cités dans nos classements personnels, mais près d'une cinquantaine, dont certains dépassent de très loin la vision unique que voudraient nous imposer certains collègues plus fainéants.


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23 décembre 2014

Gravenhurst - Fires In Distant Buildings (2005)

Troisième album du (plus si ) jeune Nick Talbot - il a alors 28 ans - sous entité Gravenhurst, Fires... est l'album qui révèle notre anglais blafard à une internationale indie alors en panne de songwriters britanniques.
 
Blafard comme le teint de notre binoclard rondouillard, blafards comme ces lyrics sinistres qui n'auraient pas déparé chez Joy Division ("To understand a killer, I must become the killer" sur l'obsédant "Velvet Cell"), assénés qui plus est d'un doux timbre voilé en total décalage avec le propos.


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04 décembre 2014

Nïats - EP Antares (2014)

Quatre titres pour atteindre les étoiles ou étreindre le noyau terrestre. C’est en quelque sorte la mission que s’est adjugée Nïats, artiste originaire d’Agen, dont Antares constitue les premières expérimentations d’une musique placée sous le signe du bricolage.


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28 novembre 2014

Electric Würms - Musik, Die Schwer Zu Twerk (2014)

Une musique sur laquelle il est difficile de danser, voilà comment le nouveau side project Flaming Lips intitule son disque, dans une esthétique visuelle qui veut être 70's progressif, allemande. Et c'est vrai, ce n'est pas un disque de danse. C'est un disque qu'on a malmené et jugé trop vite, à cause des récents excès people de Wayne Coyne et notamment ses fameuses accointances louches avec Miley Cyrus et Moby. Toujours est-il que ce disque court (29 minutes tout juste) ressemble à un fort bel Ep d'un Flaming Lips nouveau, surfant sur la vague de The Terror et Peace Sword. Moins fun, plus sombre, expérimental.


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