Comme avec Gonjasufi en 2010 j’ai ressenti à nouveau la sensation de me trouver complètement dépourvu, incapable de mettre un nom sur ce que j’entendais. Ce fut à la découverte de cet album, et surtout d’une artiste. Et pourtant Claire Boucher, seule derrière ce projet, est loin de faire l’unanimité. Il faut dire que sa musique est pour le moins étrange et ne laisse pas indifférent. Certains seront assez vite décontenancés par un r’n’b électronique qui ne ressemble en rien à ce que pourrait annoncer la pochette, magnifique par ailleurs. Sans parler de cyber-pop post-internet comme elle le fait elle-même, je peux dire que je suis intrigué.
On sait donc de Claire Boucher qu’elle est canadienne et solitaire. Mais son personnage médiatique est lui pour le coup un peu plus agaçant que son joli minois. Une fois hippie, l’autre punk, mais finalement très hipster. N’est pas chamane qui veut en terrains pop, et Grimes devra faire mieux que Cocteau Twins ou Fever Ray pour ses affiliations les plus proches. Exclusivement synthétique, Visions (son troisième album) est très homogène et donne une impression de grande maîtrise. Des beats électroniques, des boucles synthétiques, un falsetto vaporeux et des mélodies soignées, on peut dire que ça fonctionne.
Prenez "Oblivion" par exemple. Pure morceau de pop ambiante, très féminin, à la fois délicat et brutal. Ce Visions pour un album sensé être mélancolique est finalement assez dansant (jusqu’à "Eight" et son penchant presque Ed Banger). Des morceaux il y en a plein et des très différents. Tous ne se valent pas non plus, mais de manière générale les mélodies sont assez bien troussées. Après on aime la voix ou pas. En tous cas à écouter, ce climax musical qu’est le refrain à une note de "The colour of moonlight", joli morceau de dubstep céleste et spectrale.
En bref : on adore ou on déteste ce r’n’b futuriste et dansant par une canadienne perchée qui pour ma part a plutôt bien réussi son coup.
Je vous vois déjà. C’est quoi ce truc ? Ca sent la grosse production et la récupération commerciale. Même déesse Nova a choisi "I’m so sorry" et la passe en boucle depuis des mois. Il y a aussi ceux qui ressortent la même rengaine avant même d’avoir écouté : "le premier album était mieux". D’autres qui pensent que des freluquets en culotte courte et banane 50’s sur la tête ça ne sera pas leur truc. A tous je n’ai qu’une chose à dire : écoutez ce disque. Une fois. Deux fois. Trois fois. Et tous, hommes, femmes, vieux, punks, hipsters, le disquaire du coin ou votre grand-mère, seront accros à ce Smoking In Heaven, disque transgenre de l’année.
Pour les retardataires, Kitty, Daisy & Lewis font partie de la fratrie Dhuram et n’ont sans doute pas soixante ans à eux trois. Ils viennent de Londres et on peut dire que c’est leur troisième album. Particulièrement présent, Papa est producteur, collectionneur et grand amateur devant l’éternel de musique. Les rejetons, bercés depuis la plus tendre enfance au rockabilly, au swing, au blues, au ska et au piano bar ont repris le flambeau et se sont créés un univers. Reprenant tous les genres sus-cités et arrosant le tout d’un groove incroyable, ils livrent un album énorme et plein jusqu’à la gueule.
Treize titres, treize bombes. "Tomorrow", où ska et cuivres s’invitent sur un son impeccable, chaud et spacieux. Lewis Dhuram, souvent au chant apporte sa voix motown. "Will I ever" et c’est un parfait blues contrebasse, instrument qui marque le rythme tout le long du disque. Avec solo de guitare vintage pour le coup. Arrive ensuite le premier monstre de l’album. "Baby don’t you know", qui démarre doucement et qui d’un coup d’un seul prend ses jambes à son cou et galope sur un duo contrebasse guitare emporté par des paroles répétitives, autre particularité de leur style. Le final à l’orgue est monumental.
Les morceaux s’étirent et laissent parler les instruments chez Kitty, Daisy & Lewis. Il y a clairement une grande maîtrise des instruments, une joie énorme de jouer ensembles, et derrière un son peaufiné aux petits ognons par Papa, qui non content d’enrober le tout, invite dans le studio quelques grand noms du genre, aux cuivres notamment. Et puis "I’m going back" ou le swing incarné. Des breaks, des soli, des parties instrumentales, cette musique est riche. Derrière on a du boogie, et pourtant le disque continue d’être on ne peut plus homogène. "Messing with my life", et un tube de plus. Et puis "What quid ?" longue plage instru qui semble reprendre le "John Lee Hooker" de Johnny Rivers. Et puis merde, il n’y a de toute façon que des tubes sur ce disque, à quoi bon vous les énumérer quand il suffit de l’écouter pour en être convaincu. Bravo !
En bref : pouah, un trio londonien cultivé assume son style vintage et balaye large la palette de tous les sons qui font kiffer, avec une bonne humeur et une maîtrise sans défaut, sur des chansons déjà cultes. Note maximale.
La semaine dernière, dans une Maroquinerie blindée, il a suffi à Charles Bradley d’ouvrir la bouche pour déclencher l’euphorie du public parisien. C’est que le petit homme, engoncé dans sa petite veste brillante, possède une voix sensationnelle, le prototype de la voix du soul man à l’ancienne : éraillée, vibrante, porteuse de souffrance autant que d’optimisme. Une voix comme on en entend rarement. Sans pour autant voler la vedette à Lee Fields, qui lui succédait sur scène (et a annoncé la sortie d’un album pour fin 2011), le papy survolté a marqué les esprits et visiblement pris un pied total. Mais comment pourrait-il en être autrement alors que Bradley, à 62 ans, ne fait que commencer sa carrière ? Ces tournées, et ce premier album, il en rêve depuis 50 ans. Depuis ce jour béni de 1962 où il vit James Brown à l’Apollo Theater de New York et se mit à l’imiter devant la glace de sa chambre, un balai en guise de micro.
Son histoire, il la raconte en partie dans une chanson poignante comme du Syl Johnson, "Why Is It So Hard ?", dont la version live m’a flanqué la chair de poule. Né à Gainesville, en Floride, Charles Bradley a passé sa vie à bourlinguer d’un coin à l’autre des Etats-Unis et du Canada, enchaînant les boulots de cuistot. Il restera même neuf années à faire la tambouille pour les malades d’un hôpital psychiatrique de New York, sans jamais oublier de chanter dès que l’occasion se présente. Ce n’est qu’à la fin des 90s qu’il trouve un public dans les clubs de Brooklyn en reprenant des classiques de James Brown sous le nom de Black Velvet. Gabriel Roth, de Daptone Records, le repère lors d’un de ces shows. Par la suite Bradley enregistre avec les Sugarman 3, puis avec les Bullets, dont le très prolifique guitariste Tom Brenneck formera finalement le Menahan Street Band, plus ou moins composé des mêmes musiciens qu’El Michel’s Affair, The Expressions, The Budos Band, The Dap-Kings, Antibalas… C'est vrai que ça paraît compliqué, comme ça, mais il suffit de comprendre qu'on a affaire à la crème de la crème des backing bands du genre.
Pas aussi funky que l’album de Lee Fields, No Time For Dreaming est plus orienté rythm & blues et présente donc un côté un peu plus rétro. Il ne possède pas ce très léger grain hip-hop qui rendait My World si grandiose. Ceci étant dit, les deux disques procurent la même impression d’écouter quelque chose d’intemporel. La production y est pour beaucoup : un son rond et groovy, des guitares qui grincent, un orgue Hammond et des cuivres ultra-chaleureux, et une section rythmique tranchante mais jamais bourrine. Il n’y a rien à jeter, même les deux petits instrumentaux glissés dans la tracklist se fondent parfaitement dans cette alternance de ballades fiévreuses et de plaidoyers sociaux. Avec No Time For Dreaming,Daptone continue donc (via son sous-label Dunham Records) son travail de réhabilitation du vrai son soul, celui qui sue et qui pleure. Et offre à l’exceptionnel chanteur qu’est Charles Bradley l’occasion de commencer une nouvelle vie.
En bref : sa voix porte en elle une vie de galère et de passion pour la soul et le rythm & blues. A 62 ans, Charles Bradley sort un premier album qui, à l’image de celui de Lee Fields en 2009, a toutes les qualités pour devenir un classique du genre.
A noter que Charles Bradley sera en concert à la Maroquinerie le 5 juillet prochain
XXXY est à placer dans la même catégorie de producteurs que Joy Orbison, Jacques Greene (dont on vous parlait récemment), ou encore Julio Bashmore (qui fera l’objet d’un prochain post). Tous de très jeunes types à l’esprit large, fous de house, de dubstep, de garage et de R&B et qui fusionnent le tout avec une fougue et un mépris pour les conventions assez salvateurs. Leurs disques ont la profondeur et la qualité mélodique de la deep-house, mais pas son académisme, le côté festif et sensuel du R&B sans en garder la mièvrerie, et la densité caverneuse du dubstep sans son agressivité et son intransigeance émotionnelle. Tous dessinent à leur manière l’avenir de la musique électronique et vont immanquablement monter en puissance dans les mois à venir.
Si le Mancunien XXXY, aka Rupert Taylor, se détache un tant soit peu de tous ces nouveaux talents, c’est sans doute par son travail proprement hallucinant sur les voix. Sur "Ordinary Things", les deux mots du titre sont bégayés des centaines de fois, ce qui pourrait finir par taper sur les nerfs. Mais ils sont pitchés, triturés et filtrés avec une telle virtuosité et un tel sens du groove qu’ils focalisent toute l’attention, faisant presque oublier les somptueuses nappes synthétiques qui les accompagnent. Heureusement celles-ci se rappellent à notre bon souvenir après quelques minutes, lorsque déboule un arpège 8-bit à se damner – arpège que l’on retrouve quasiment à l’identique sur le tout aussi bon mais un peu moins euphorique "You Always Start It", en face A. Déjà jouissifs au casque, ces deux bijoux ont aussi tous les arguments pour mettre le feu à une soirée.
A noter : Ce 10" est le cinquième et dernier d’une série de vinyles à tirage ultra-limité du nouveau label Ten Thousand Yen, dirigé par Doc Daneeka. Les 350 exemplaires en pré-commande sur le site sont déjà partis. Le disque sera dans les bacs le 24 janvier.
En bref : XXXY ajoute un chromosome R&B au génome de la house pour ce single euphorisant, marqué par un travail virtuose sur les samples vocaux. En voilà encore un qu’on est pas prêts de lâcher !
Si j’ai bien compris, ce que la presse spécialisée appelle "UK funky" ou "funky house" est une sorte de mélange entre deep-house et UK garage. Selon les artistes, les sonorités peuvent également être assez proches du dubstep. Le genre est assez neuf et les sorties abondent, pas toujours de très bonne qualité, même si un label comme Nightslugs a rapidement tiré son épingle du jeu. J’ai beau avoir apprécié quelques-uns de leurs tracks, cet EP de Jacques Greene, paru fin 2010 sur le label écossais LuckyMe, est le premier disque d’UK funky à me flanquer de tels frissons. Ce qui s’avère assez paradoxal, puisque le producteur de 21 ans (on ne s’étonne même plus de l’âge de ces types) ne vient pas de la perfide Albion mais de Montréal, où se développe une scène plus qu’intéressante.
Pour autant, l’influence de la nouvelle génération londonienne se ressent à chaque seconde de The Look. Greene doit beaucoup à Mount Kimbie ou au James Blake première mouture, en témoigne sa manière de moduler les samples de voix R&B, dont il use sans réserve sur 3 des 4 titres du disque. Son utilisation des synthés rappelle par moments Joy Orbison et le versant le plus mélodique du dubstep, comme sur "Holdin’ On", mais surtout la house de Chicago et de New York. L’ensemble de l’EP est excellent, avec un petit plus pour "Good Morning" et son piano hypnotique, et un autre pour "Tell Me", qui concentre les qualités des trois autres sur quatre minutes deep de chez deep. C’est dansant, ouvragé, parfaitement dans l’air du temps : Jacques Greene est programmé pour cartonner !
En bref : entre deep-house et "UK funky", le premier EP d’un très prometteur gamin Montréalais.
Dépasser ses à-priori. C’est la leçon que je retire de la découverte de ce disque que je n’aurais normalement jamais du écouter. Mais il y a eu cette pochette, presque classique dans ce milieu r’n’b, mais avec un je ne sais quoi en plus d’intriguant. Un univers futuriste autour d’un concept album travaillé, enrobé d’une mythologie SF imaginaire pas kitsch pour sou. Et puis on creuse un peu et on commence à comprendre le pourquoi du comment, on prend conscience de la qualité du travail accompli, au vue de la constellation de pointures qui gravite autour. Janelle Robinson de son vrai nom n’est pas arrivée là par hasard. Ceux qui se souviennent avaient déjà pu entendre sa voix sur deux titres de Idlewild en 2005, et depuis Big Boi et P. Diddy ont tout misé sur elle. Avec un Ep sans faute mais discret en 2008, la jeune diva originaire de Kansas City amorçait déjà son édifice The ArchAndroid. Aujourd’hui le constat est sans appel, Beyoncé et consorts n’ont plus qu’à s’incliner devant les 70 minutes inespérées de cet immense fourre-tout soul, rock et r’n’b. Une grande artiste est bel et bien née et l’on tient là l’un des disques de l’année à mille lieux de toute autre production indé.
Composé à six mains avec l’aide de Nate Wonder et Chuck Lightning (tous deux coproducteurs réguliers d’OutKast) The ArchAndroid relance l’idée du disque complet, qui pompe autant dans le classique par ses interludes géniaux et réellement utiles ("Suite II Overture", "Suite III Overture") que dans les explorations free jazz avec les 8’48" de "BaBopByeYa" que l’on n’aurait jamais imaginé entendre en 2010. The Love Below d’André 3000 est ce qui s’en rapproche le plus. La production affiche un souci du détail permanent et semble inépuisable au fil des écoutes. Un disque ultra moderne qui évoque pourtant à chaque instant les meilleurs moments pop de la Motown version Diana Ross. Et puis évidemment il y a cette voix, insolente de maîtrise et de diversité, mais jamais au grand jamais placée devant les chansons. Que ce soit dans un registre Dionna Warwick ("Say you’ll go"), Mariah Carey ("Oh maker"), Erykah Badu ("Wondaland") ou Beyoncé ("Dance or die"), Janelle affiche un groove incroyable, capable de faire adorer le r’n’b à ses plus fervents réfractaires.
Et si la deuxième partie de l’album s’efforce sans peine d’explorer le genre par toutes les fenêtres possibles, la première elle est un véritable concentré de singles imparables où la créativité et les idées ne lâchent jamais le terrain à la facilité. C’est grâce à eux que ce disque connaîtra sans doute le succès commercial, mais Janelle n’a vraiment pas à en avoir honte. Au contraire, elle coiffe tout le monde au poteau, à chaque niveau. Premier sur le papier, "Dance or die" avec le poète hip-hop Saul Williams. Impeccable. On continue avec l’entraînant "Faster", doo wap improbable qui sait surprendre à nouveau en plein morceau. Suivent "Locked inside" single disco évident et "Cold war" morceau pétaradant à la Gnarls Barkley. Pour beaucoup ce serait déjà bien assez, mais Janelle ne s’arrête pas là et livre aussi "Tightrope" en featuring avec Big Boi, "Make the bus" avec Kevin Barnes d’Of Montréal (peut-être le titre qui a le moins sa place ici, encore que ce refrain…) ainsi que le délicat "57821" aux côtés de Deep Cotton.
Impossible aussi de ne pas souligner le funky et vocodé "Mushrooms & roses" qui m’évoquerait presque les Flaming Lips chantés par Prince, l’immense "Come alive (The war of the roses)" où Janelle se lâche complètement et part très loin dans les hurlements, montrant à nouveau une autre facette de sa personnalité. Le morceau non linéaire et mené par une guitare sèche est exemplaire dans le genre. Enfin mon préféré : "Oh, maker" qui part en petits arpèges délicats auxquels viennent se coller un beat ultra classe bien que déjà-vu, quelques overdubs, et surtout Janelle qui telle une grande dame ensorcelle le titre de tout son charisme.
En bref : surprenant de bout en bout, The ArchAndroid est la boîte de Pandore musicale de cette année. Qu’on aime ou qu’on déteste le r’n’b on ne peut que saluer ces 18 titres pleins de groove, de classe et d’idées. Une Reine est née.
Le kid de Cleveland aujourd’hui basé à Brooklyn n’est plus de ceux qui ont besoin d’aide question promo. Petit protégé de Kanye West, ami d’A-Track et nouvelle recrue du label indé hip-hop Fool’s Gold, sa voie semble tracée. A 15 ans il freestylait sur le Wu-Tang, à 23 il étudiait le cinoche, et maintenant il passe sur toutes les radios londoniennes. Scott Mescudi de son vrai nom n’est pas selon mes critères habituels ce qui me passionne le plus. Et pourtant en découvrant ce morceau, Man On The Moon l’album qui le contient, et surtout -j’y reviendrai- son ancienne mixtape A Kid Named Cudi, j’ai eu l’impression que ce gars-là avait l’ambition de vouloir briser les barrières entre les genres, en y mettant tout son cœur, et j’ai eu envie d’y croire.
Ce titre, qui met aujourd’hui le kid sous les projecteurs, c’est Day n’ Nite. Une basse malade, un synthé entêtant, quelques effets, et le flow du petit. Un morceau qu’il aurait écrit en état de déprime. Un morceau parce que l’on a tous des problèmes et qu’il y a toujours des solutions, selon lui. D’emblée un tube hypnotique qui a séduit les Crookers qui lui ont pondu un remix presque plus diffusé que l’original. Une version brutale et foutraque, dont le clip aguicheur aurait déplu à l’intéressé. Je lui préfère depuis largement la version originale, mise en image par le frenchie So Me. Et surtout, cette mixtape disponible en ligne, soit 18 morceaux hip-hop (écouter la 10, "50 ways to make a record") qui ne devraient pas vous déplaire .
En bref : De l’électro pop R’ n’ b par la nouvelle sensation venue de Cleveland. Un morceau fédérateur et émouvant qui malgré son apparente simplicité en dit long sur le bonhomme. _ _ _ Le site officiel et le Myspace
La salsa n'est pas une musique que l'on écoute confortablement installé dans son salon, l'on en conviendra. Globalement réservée aux pistes de danses échauffées et moites de quelques clubs pseudo-cubains ou hispanisants de notre hexagone, elle ne fréquente que très rarement nos platines, pour ne pas dire jamais. Elle est une musique populaire mais, paradoxalement, méconnue ou ignorée.
Pour nous tous, les labels Because et Mr Bongo organisent un cours de rattrapage, livré sous forme d'une double compilation à la pochette, il faut le dire, bien disgracieuse. Ce point de détail oublié, un premier disque rassemble une série de remixes des plus grands titres du label new-yorkais Fania, créé en 1964 et véritable Motown de la salsa et des musiques afro-caribéennes, accompagnés, dans une seconde galette, des versions originales. I like it like that, oeuvre d'intérêt général, fait amende honorable et redore le blason d'une musique quelque peu flétrie par le temps. Au-delà de cela, elle livre également une kyrielle de réappropriations réussies et rafraîchissantes, toujours respectueuses et parfois audacieuses, qui donne tout son attrait à cette grande réouverture de catalogue musical. Un travail de grande qualité, documentaire et créatif, qui n'est pas sans rappeler celui accompli depuis des années par les Anglais de Soul Jazz Records. Je pense en particulier aux compilations Nu Yorica Roots!, Tropicalia ou encore New Orleans Funk.
Fania a commencé son histoire au milieu des sixties comme une petite entreprise, co-fondée par le compositeur dominicain Johnny Pacheco et son avocat Jerry Masucci. Dès le second album produit par le duo, Heavy smokin' de Larry Harlow en 1965, le label trouve sa griffe. Des arrangements foisonnants et modernes associés aux sons traditionnels afro-caribéens de la salsa, du boogaloo (sorte de soul music latine) et du jazz latin. La paire de producteurs met sur orbite une rafale d'artistes à succès, particulièrement reconnus pour leurs prestations live. Celia Cruz, Ray Barretto, Ruben Blades, Willie Colon et Hector Lavoe parmi les plus fameux. Avec eux, Pacheco forme le supergroupe Fania All Stars (ci-dessous) et sévit à Greenwich Village lors de concerts endiablés devenus depuis légendaires. Leur performance au Cheetah, un club de Manhattan, en 1971, restera dans toutes les mémoires. Editée en cd la même année, elle deviendra le disque de musique latine le plus vendu de tous les temps.
Tous les plus grands hits du label new-yorkais sont présents dans I like it like that et passés au crible du remix. Pour ce faire, rien n'a été laissé au hasard et un casting de grande classe a été réuni. Pour ne citer que quelques noms, on peut évoquer le grand « Little » Louie Vega (Masters at work), Gilles Peterson, 4 Hero, Ashley Beedle (Ballistic brothers, Black science orchestra...) ou encore Andy Smith, le dj de Portishead. Bref, des pointures.
C'est le producteur et remixeur londonien Aaron Jerome, grand adepte du 2-step, qui s'y colle en premier pour une version subtile de tube planétaire de Peter Rodriguez qui a donné son nom à la compilation. Enchaînée avec le titre instrumental « Happy soul with a hook » de Dave Cortez, de solides gages de qualité nous sont d'emblée délivrés. Ce ne sont pas les Bugz in the Attic, avec leur scintillante track disco-funk, qui désavoueront leurs précédents camarades. A base de synthétiseurs et de basses montées sur ressorts, le collectif de dj's britanniques lustre le titre de Willie Colon et Ruben Blades, « Plastico », et ménage une piste de décollage royale à la voix divine de Blades. Vient ensuite Louie Vega. Le new-yorkais d'adoption, grande prêtre de la musique house des années 90, propose un travail de remix léger sur « Mi gente » d'Hector « La voz » (la voix) Lavoe. Une version respecteuse de l'original mais presque trop timorée. Peut-être faut-il rappeler ici que Louie Vega est le neveu de Lavoe et en déduire une certaine retenue de la part de l'ex-Master at work.
Aucun des 15 titres en présence sur I like it like that ne jure ou ne dépareille réellement, du reste, un sommet semble être atteint avec « Saona » de la chanteuse Nora Morales, recomposé ici par l'illustre Gilles Peterson (ci-contre), fondateurs des labels Acid Jazz et Talkin' Loud. Peterson est littéralement touché par la grâce et propose la plage la plus profonde et enivrante du disque. Sept minutes de groove hypnotique, d'accords de piano baroques et destabilisants, de voix spectrales et de transe synthétique. C'est tout simplement délicieux. God loves Gilles Peterson ! Je serais tenté de vous dire que pour ce seul titre I like it like that mérite le détour. Je ne le ferai pas, ce serait faire offense aux quatorze autres réussites qui l'accompagnent.
En bref : Réouverture luxueuse du catalogue du label new-yorkais Fania, véritable mythe de la musique latine et caribéenne des années 60-70. Une série de remixes délicieux, servis par quelques pontes de la musique électronique, et accompagnés de leurs versions originales. Entre leçon d'histoire et travail de (re)création, une double-compilation d'intérêt général. Mention spéciale à Gilles Peterson pour sa version sublime de « Saona » de Nora Morales.
Petit post pour grand talent. Bénéficiant d'une plus large diffusion que son prédécesseur The soft and the hardcore (produit par Calvin Johnson), Wider s'offre enfin de plus larges horizons (je sais elle était facile). Pour les présentations, Tender Forever c'est en fait Mélanie Valéra, jeune bordelaise exilée aux states afin de concocter depuis 2005 une sorte de folktronica intime et ouvert. Ouvert parce que les assemblages lo-fi des débuts, même s'ils sont encore légion, laissent la porte ouverte à un r'n'b Timberlakien (In the backyard) sans jamais tomber dans le vulgaire, bien au contraire.
Mélanie, en l'espace de 12 compositions raffinées et écorchées dépassant rarement les 3 minutes continue son rêve américain (chez K Records) en poussant plus loin les possibilités de son home studio. Rapprochée souvent et à juste titre de la pop des Young Marble Giants avec un zeste de fragilité Feistienne, Mélanie et sa boule d'énergie deviendront bien vite indispensables à votre platine, pour démarrer la journée d'un bon pied et affronter les affreux embouteillages. Et fait non négligeable, votre copine devrait adorer.
En bref : Un deuxième disque pop très abouti pour une artiste française insaisissable et attachante. A soutenir sur scène si vous en avez l'occasion.
Aux premières intonations de voix, je me demande si un croisement entre Anastacia et Macy Gray version rhythm and blues peut fonctionner. Puis la musique s’affirme avec fantaisie et Amy Winehouse lui répond en finesse, de plus en plus convaincante. Définitivement c’est autre chose. On se laisse facilement porter par ce Back to black, album « black love » servi par une hôtesse délicate et de bon goût. Une surprise bien sympa, me dis-je.
Amy Winehouse est une petite britannique de 23 ans, fan des sixties et en particulier des Shangri-Las. En 2003, donc plus jeunette encore de trois annuités, elle sort son premier album, Frank. Un son mature estampillé soul music aux accents jazz. Gros carton en Angleterre et aux States. La France loupe ce disque (enfin plutôt Univers-sale) et percute sur sa seconde livraison, la dénommée Back to black, sortie en 2006 outre-manche. Une produit bien ficelé de Salaam Remi (The Fugees) où je découvre une très belle voix soul sur des instrumentaux variés et efficaces. Le disque conte une succession d’histoire d’amour et de cul dans un style référencé « bad girl ». Car la demoiselle se la joue bad. Dans le texte et à la ville. Bourrée sur les plateaux télé. Bourrée sur scène. Loupant parfois ses propres concerts. « Ils ont voulu m’envoyer en cure de désintox et j’ai dit non, non, non », ainsi débute la premier titre de l’album. Plus qu’une simple coïncidence, un annonce de la tonalité de ce Back to black. La jeune fille a un talent certain, la langue bien pendue et une bonne gouaille. Une équation qui donne de l’épaisseur à un album aux textes néanmoins sans grand intérêt et que je prenais, dans un premier temps, pour une énième production pop à la mode. Les préjugés sont rapides.
Pour faire rapide, un disque de caractère, très contemporain, moins jazzy que le précédent album Frank, mais mariant harmonieusement les influences. Rhythm and blues, soul, pop voire ska pour « Just friends ». Pour les curieux et les curieuses.
Côté liste de lecture, je vous épargne « Rehab », présent sur radioblog mais bien trop r’n’b et horripilant. Le reste du cd est, par contre, plutôt agréable. Trois amuse-gueules pour vos oreilles : le très clairement soul « You know I’m no good » aux parties cuivres parfaitement ajustées, ainsi que les deux spleens « Back to black » et « Wake up alone ». Bon appétit mais gare à l’indigestion. Ca peut venir et surprendre rapidement.