06 août 2008

Beck - Sea Change (2002)

Si Mutations était le disque de l'insouciance, de la parenthèse amoureuse, celui-ci, toujours folk est son pendant de la rupture. Amoureuse, en premier lieu -c'est pourquoi le disque est si sombre - et plus grave, rupture de ban avec la critique, qui depuis le multiplatiné Midnite Vultures, n'aura de cesse de se payer notre californien favori.

Arguant de sa longévité, de sa fécondité et plus embêtant, de ses parti-pris, disons spirituels, certains critiques n'auront de cesse d'occulter l'essentiel, enfin ce qui devrait l'être, à savoir la musique.
Plus impardonnable encore, un morceau, superbe au demeurant, a semble-t-il posé problème à un certain nombre de plumitifs frustrés, sous l'argument fallacieux de sa ressemblance tangible avec le son gainsbourien des early 70's. Et s'il est vrai que "Paper Tiger", l'objet du crime, est un véritable calque de Histoire de Melody Nelson (71), dont il épouse jusqu'à la rondeur du son de basse, la chaleur des cordes, et l'attaque guitaristique (so what ?), le morceau est de toute façon génial et compte parmi ce que Beck a fait de mieux. D'autre part, dans un paysage musical où tout sonne peu ou prou comme une obédience au maître, Beck ne fait rien que signaler son admiration envers celui dont il a racheté tous les disques lors d'un séjour à Paris, là où tant d'autres font mine d'avoir inventé quelque chose de neuf. Et puis, mon opinion à moi est lapidaire et cite en cela la plume d'un ancien chroniqueur de Best: mieux vaut repiquer un riff qu'en inventer deux mauvais !
Là où l'affaire concernant cet album est dommageable, quoique tous les goûts soient dans la nature (ou dans la mienne, comme aimait à le dire qui vous savez), c'est que nombre de gens, séduits par la production clinquante mais au final creuse de Midnite....n'ont cru voir en Sea Change que l'oeuvre désincarnée d'un artiste bobo à côté de ses pompes et croûlant sous l'ennui et les royalties. Certain journaliste au nom composé et aux initiales de manufacture électronicienne d'un de nos grands mensuels nationaux, se reconnaîtra : sa position privilégiée d'ayant droit aux disques gratuits étant d'autant plus impardonnable que sa prétendue culture de la pop musicale lui autorisait jugement moins hatif et surtout plus étayé sur ce bon Beck (voila, celui-là, c'est fait!)
Alors, s'il est toujours difficile des années après de percevoir une différence entre les arpèges de "The Golden Age" et ceux de "Guess I'm Doin' Fine", il y a dans ce disque tellement matière à s'enthousiasmer pour la pureté de ces compositions à nulles autres pareilles que l'honneur est sauf !
Beck la joue donc on ne peut plus folk, mais mélancolique et ténébreux -et non blasé et shooté ! - et les exemples sont légions ! Dès la quatrième piste, un vibrant "Lonesome Tears" nous arrache des larmes ou à défaut des spasmes d'émotion ; j'ai encore en souvenir cette version live au théâtre de Vaison-la-Romaine, à laquelle l'énorme pain final à la guitare n'avait pas suffi à ôter toute majesté !
Et sans vouloir faire mon angliciste, je ne vois pas d'autre terme que eerie pour décrire la sourde impression de terreur et d'effroi qui nous étreint à l'écoute de ce "Round The bend", qu'on jugerait produit par Robert Kirby lui-même (soit l'arrangeur en chef pour cordes de Nick Drake) et qui réussit cette gageure de vous faire dresser les poils sans courber l'échine. Les magnifiques contrepoints de contrebasse soulignent d'ailleurs cet aspect des choses et honorent Beck de sa dette au mythique balladin anglais. "It's All In Your Mind", ici revisité en mieux, est un ancien single de Beck chez Kub Cares, et témoigne des progrès réalisés par le blond californien. Les arrangements, toujours discrets de cordes et pianos, ne font que souligner l'excellence des compositions d'un disque qui n'a pas peur d'exhiber ses failles - ici Beck ne chante plus de son imbécile voix de fausset, mais bien de sa voix de gorge qui jusque dans ses limites, sert avec justesse le propos.
Et si le touchant "Lonesome Cause", au titre peu engageant mais reflétant somme toute l'humeur du moment, peut paraître presque primesautier au regard de l'ensemble, les ambiances sombres de la bien nommée "Already Dead" et ses envoûtants échos, viennent à point nommé pour refroidir nos ardeurs hédonistes.
La fin du disque est quant à elle, un tour de force, car elle comprend deux des meilleurs chansons de Beck ever ! "Sunday Sun" au final apocalyptique, subtilement incongru, car complètement décalé au reste du disque, et je pose là une seule question : y a-t-il eu dans l'histoire de la musique pop(ulaire) meilleure utilisation du dulcimer depuis le formidable "Lady Jane" des Glimmer Twins ?
Et "Little One", qui parachève ce nouveau disque majeur (à ce jour, le dernier) de Beck Hansen ; "Side Of The Road" ne lui offrant qu'une trompeuse éclaircie.

En bref : un grand Fuck aux béotiens de nos contrées qui ont osé critiquer ce disque immense sur l'autel supposé de la scientologie de Beck . Les américains, ont fait preuve de davantage de discernement, qui ont classé ce disque dans le Top 8 de l'année 2002, et ont su faire fi de tout effet de mode putassier. 


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A lire aussi : Beck - Modern Guilt (2008)
"Sunday Sun" en écoute :

1 Comment:

benoit said...

pour ma part j'ai aussi un gros faible pour cet album, qui, effectivement, a été un peu sous-estimé à sa sortie.