04 août 2008

Beck - Mutations (1998)

Il y a deux écoles, deux versants Beck : ceux privilégiant le hip-hop et ses bidouillages rigolos, à la lisière de l'électro, et ceux qui affectionnent cette bonne vieille folk ancestrale, qui n'en finit pas d'être déclinée par nombre de contemporains du blondinet.

Comme beaucoup d'autres grands artistes, les Bowie, Prince et autres Neil Young également bâtisseurs d'une oeuvre protéiforme, la discographie déjà fournie de Beck n'en est pas une forcément chronologique ; ainsi certains disques publiés telle année sont-ils parfois enchâssés dans la composition d'autres, et il arrive donc que certaines "nouveautés" soient postérieures d'un point de vue créatif !

Il semble que ce soit le cas avec Mutations, dont la légende (avérée celle-là) raconte que non prévu au cahier des charges, le disque fut composé, enregistré et produit à la demande de la fiancée de l'époque de Beck qui voulait tout simplement un album de ballades composé par notre homme. Le résultat fut tout bonnement exceptionnel, et à des lieues d'un simple enregistrement parallèle.

De même qu'un chanteur de gospel et de soul sommeille dans tout âme afro-américaine, il y a chez tout blanc-Beck yankee ou sudiste, un folkeux. Beck a déjà usiné de la folk tant et plus, sur des kilos de bandes distribuées à ses amis et notamment sur le médiocre carbone de Mellow Gold (94) que reste encore des années après l'étonnamment surfait et péniblement désaccordé One Foot In The Grave (94)

Non, quitte à la jouer Roméo énamouré, autant faire les choses bien : abandonner pour un temps ce son lo-fi devenu si connement tendance -il y a des exceptions style Sebadoh ou Guided By Voices mais...- essayer de ne plus chanter comme un vieillard édenté, et éventuellement composer de vrais morceaux et non de pâles ébauches ou embryons de mélodies.

Et dès "Cold Brains" , ça démarre fort : suite d'accords simple mais somptueuse, refrain accrocheur, petits bleeps de rigueur ! "Nobody's Fault But My Own" est un morceau envoûtant, aux tapis de sitars, et qui d'une certaine façon reprend l'affaire là où "Steal My Body Home" l'avait laissée sur Mellow Gold. Les enlevés "Lazy Flies", "Canceled Check" ou "Bottle Of Blues" et ses envolées de slide, rappellent à point nommé que si nous sommes bien en présence d'un disque de hick, il s'agira tout de même d'une production classieuse, variée, d'une grande richesse et de justesse d'arrangements ! On n'est ainsi pas loin d'un feeling Beatlesien sur le solo de clavecin qui s'envole sur "Lazy Flies", ou qui illumine le break de la mélancolique "Dead Bodies", également parsemée, et avec beaucoup de tact, de mellotron flûte !

Sur ce disque, Beck s'essaye à tout, ne craint personne, se révèle complètement crédible dans tous les genres qu'il aborde, y compris sur le très beau rythme de bossa de "Tropicalia" qu'il a la bonne idée de présenter en single, lui qui n'a pas toujours été très pertinent dans ce domaine ! Mutations est également émouvant et formidable en ce qu'il permet à Beck de laisser libre cours à l'interprétation qu'il fait de ses propres chansons, lui qui n'est pas connu pour être un très grand vocaliste, mais plutôt comme un compositeur et arrangeur de génie, ce qui est déjà bien !

J'en veux pour preuve les admirables "We Live Again", construit sur un anatole, "O Maria", composée au coin du feu, au coin de l'autel (?), de "Static", confondante mélodie se terminant en rupture harmonique rappelant le meilleur des Beach Boys, référence ultime si elle en est ! Ces chansons sont des gemmes précieuses ; on ne les entendra jamais en concert, ou si peu !

Intelligemment, comme dans tout grand disque qui se respecte, Beck introduit une rupture inattendue lors de l'avant-dernier titre, pour rappeler à point nommé que l'on s'était aussi bien amusé avec le bricolo et très samplé Odelay (96) : "Diamond Bollocks", puisque c'est d'elle qu'il s'agit, offre un rock foutraque après une intro une nouvelle fois inondée d'un clavecin ensoleillé, avant de rugir à fond la caisse par le biais d'une basse saturée. Mais même là où il ne pourrait ne s'agir que d'une déconneuse récréation, Beck ose les breaks, les ruptures de tons qui le détachent du lot de ses contemporains ; le morceau, passé son furieux embrasement s'offre une parenthèse à la John Barry, digne des meilleurs scories !

Comme un pied de nez à cette salutaire digression qui redonne du relief à ce disque déjà très riche en intentions, Mutations s'achève par la hantée "Runners Dial Zero", dans laquelle la voix mixée d'outre-tombe de Beck vient s'échouer sur un piano baltringue lugubre. Le rêve est achevé ; l'aventure amoureuse, elle, est-elle consommée ?

En bref : un grand disque d'un des plus insaisissables compositeurs depuis Prince, qui allie la folk la plus primesautière aux refrains et arrangements pop les plus ensoleillés !
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Des images freaky sur "Diamonds Bollocks" :

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