Dans sa chronique de l’album de Peter Visti et Jakob Meyland, Ju notait à juste titre les lacunes du duo et de son label Bear Funk en matière de promotion. Il nous avait fallu plusieurs mois pour être informés de la sortie du disque, et nous n’étions visiblement pas les seuls dans ce cas puisqu’aucun article n’était disponible sur le net. Le label londonien a pourtant signalé que Visti & Meyland était devenu leur best-seller, preuve qu’on ne peut pas lâcher un morceau épique et iconoclaste comme "Stars" sans créer quelques remous, même sans lui accorder la publicité qu’il mérite. Moins d’un an plus tard, Peter Visti, bien connu de nos services pour ses succulents EP et ses edits (sur Eskimo et Mindless Boogie, entre autres), revient pour un premier album solo, toujours chez Bear Funk, et qui bénéficie, encore une fois, d’une communication quasi-nulle. Dommage, d’autant que le nu-disco est à la mode ces temps-ci, et que le Danois n’a rien à envier à nombre de producteurs du genre bien plus médiatisés.
On retrouve sur Love Is The Key tous les attributs du space-disco de la clique norvégienne des Lindstrom, Prins Thomas, Todd Terje, Bjorn Torske et consorts. La même légèreté, les mêmes nappes accueillantes et ensoleillées, les mêmes emprunts à Giorgio Moroder et au krautrock. La filiation cosmique saute aux oreilles sur l’énorme "Lost In Space", un vrai prototype du genre, déjà sorti en 2010 chez les Français de Skylax. Mais notre homme sait varier les styles, de la deep-disco très mentale de "Be A Vise Man", à l’hédonisme baléarique en slow-motion du morceau-titre. Il rend un hommage old-school et rugueux à la scène de Chicago ("Drinking In Darkness"), verse dans un punk funk bien gras sur "Bongo Fever", et fait chanter les vahinés sur fond de percussions sur un "Tahiti On My Mind" qui me paraît éligible pour accompagner une pub pour du gel-douche.
Pour le moment, c’est "I’m Out The Door" qui a ma préférence. Peter Visty y montre toute sa capacité à combiner plusieurs climats au sein d’une même composition, saupoudrant son beat de guitares héritées du Salsoul Orchestra, d’escalades de synthé bien droguées, puis d’un piano housey, avant de funkifier toute cette affaire avec un sample de James Brown forcément très efficace. Il n’y a pas de "Stars 2" sur cet album, rien d’aussi intense, juste une poignée de bons titres taillés pour l’été, sans autre prétention que de donner le sourire et de faire danser.
En bref : Le premier album solo de Peter Visti est moins tape-à-l’œil, mais aussi moins aventureux que son duo avec Jakob Meyland. Le Danois revient au son de ses premiers EP pour une collection de tracks nu-disco qui sentent bon le monoï et les nuits d’été où tout est permis.
C'est à la fin de l’année dernière, à la sortie de l’EP Year Of The Ox, que j'ai découvert Fucked Up. D’abord intrigué par ce nom énigmatique, en référence aux signes du zodiaque chinois, j’ai rapidement été accroché par ce deux-titres, sans chercher à en connaître plus sur le groupe. D’une douzaine de minutes chacun, un morceau en particulier, "Solomon’s Song", dont le bruit et la fureur s’évanouissaient dans le vague des notes d’un saxophone, m’avait paru particulièrement réussi. Plutôt méconnu malgré leurs nombreuses productions, et ce depuis près d’une dizaine d’année, le sextette canadien réapparait aujourd’hui avec un ambitieux et troisième album publié sur Matador.
Découpé en quatre parties et regroupant pas moins de dix-huit titres sans le moindre interlude, David Comes To Life se présente comme un album conceptuel. C’est l’histoire d’un employé d’une usine d’ampoule, David, qui s’éprend de Veronica, une belle activiste. Lorsque celle-ci meurt dans l’explosion de la bombe qu’ils avaient décidé de constuire pour semer la peur et la destruction, David tombe dans une grave crise existentielle. L’album raconte sa renaissance.
Comment peuvent-ils se faire les interprètes d’une telle histoire ? C’est dans cette particularité que réside certainement tout l’intérêt de Fucked Up. Le traitement réservé au son reprend les codes du genre hardcore, avec ses riffs de guitares impressionnants et un chant rocailleux de Damian Abraham poussé au bord de l’explosion. La présence de Sandy Miranda, la seconde voix aérienne, et unique présence féminine de la formation confère une touche pop, une petite douceur supplémentaire aux compositions déjà mélodiques du groupe. On pense aussi bien à Belle & Sebastian qu’aux sous-évalués Quicksand, emmenés par Alan Cage dans première moitié des années 90.
Passé un premier titre instrumental et progressif, "Queen Of Hearts", établit le contact avec le vrombissement ininterrompu de guitares aux influences shoagaze. S’il est difficile d’isoler un morceau en particulier, les titres s’enchainent avec cohérence et font de l’ensemble un tout homogène, qui intègre cependant les particularités de chacune des parties. David Comes to Life tient de l’opéra punk-rock. L’effet immédiat des titres balance avec la longueur de l’album qui pourrait décourager certains d'une écoute complète. Ce qui ne nuit en rien à la créativité débordante de la formation.
En bref : Fucked Up réussi le pari d'une oeuvre ambitieuse et d'une qualité certaine. Au vu de leurs précédentes productions, une plus grande diversité instrumentale aurait certainement contribué à rendre la pièce moins monolithique qu'elle ne parait.
Le site de David Comes To Life Le MySpace du groupe
Nous n’avons pas parlé de Reginald Dokes depuis presque trois ans, mais pendant ce temps, le DJ originaire de Detroit et basé à Atlanta a continué à délivrer, sans se presser, des maxis impeccables sur des labels de référence comme Clone Royal Oak ou We Play House. Son style, reconnaissable entre mille, est quasi-entièrement basé sur le piano. Il n’utilise pratiquement jamais de sample, préférant plaquer lui-même quelques accords sur son clavier. Il évite, surtout, de surproduire ses tracks, ce qui leur donne un côté un peu brut, très humain. Du coup, sans présenter d’originalité particulière dans leur forme et leur structure, ses disques sortent du lot, tout naturellement. Et Once Again en est l’exemple parfait, puisque c’est sans doute l’un des meilleurs EP d’une carrière qui a démarré il y a plus de quinze ans.
Harmonieuse et soulful, la house de Reggie Dokes s’inspire très largement des grands noms de sa ville natale et de Chicago. Ses morceaux sont si simples, si évidents qu’ils peuvent paraître paresseux s’ils ne sont écoutés que d’une oreille. Mais la magie opère dès que l’on prête attention à chaque son. Il y a quelque chose d’inexplicablement beau dans la brutalité primitive des snares, des congas et, d’une manière générale, de tous les éléments rythmiques. Une sorte d’authenticité, impalpable et émouvante, qui s’accorde très bien aux mélodies naïves de Dokes, comme le prouve "God of House", descendant direct du "Strings of Life" de Derrick May, avec ses cordes et son Rhodes sensuellissimes. Quant au remix de Once Again par le jeune duo néerlandais Morning Factory, il se montre digne du reste de l’EP, mais dans une veine deep-house plus classique et moins luxuriante.
En bref : une nouvelle confirmation du statut à part de Reggie Dokes dans le monde aseptisé de la house. Le natif de Detroit n’a pas son pareil pour allier la brutalité originelle du beat avec l’émotion des cordes et du piano. A la fois complexe et naïve, sa musique est touchante tout en restant sérieusement groovy. Superbe EP.
La bande à Matthew Smith est l’une des marottes de Dodb, pour sûr. Un groupe en rien dans l’actualité, qui ne fera jamais la une des journaux, mais qui irrémédiablement revient à intervalles réguliers sur la platine de votre serviteur. Le disque en question est approximativement le dixième du groupe du Michigan, juste après Our Love Will Change The World, et bien après Supernatural Equinox dont nous avions déjà parlé ici. Et même si je dois convenir qu’il n’apporte rien de neuf sur le front du rock indé, il est une fois de plus exempt de morceau faible et excellent de bout en bout.
Toujours chez Rainbow Quartz (fameux label néo psyché new-yorkais des années 90), toujours produit par Matthew Smith himself, Stay Happy contrairement à son titre est un album sur le thème de la destruction. Les textes sont cyniques et paranoïaques, et Smith joue de sa voix presque détachée pour finalement parler d’un souhait plus que d’un fait, celui d’enfin pouvoir être heureux.
La recette reste inchangée également : jouer des titres rock early 70’s, non pas de manière space rock à rallonge, mais de façon ultra pop, en moins de trois minute chrono à chaque fois. Surtout, l’ambiance générale malgré le thème reste très ensoleillée. Certains ont parlé de musique du lendemain, certainement une manière de faire passer la pilule pour un groupe que l’on peine encore à cerner tant il semble vouloir rester confidentiel.
Au niveau des titres à conseiller, je suis bien en peine tant l’homogénéité semble de mise. Appuyons cependant sur "New creature", morceau typique du quatuor avec lalalala, tambourin et autres hand claps, mais aussi "Stay happy", le genre de morceau de pop Nuggets à la Troggs qu’il est bien difficile de ne pas aimer. Tous les autres, je dis bien tous les autres, sont au même niveau. Mention spéciale quand même à "The song they don’t want you to sing", "Memphis stereo" ou encore le sublime et triste "Trust", qui résonne longtemps dans la boîte crânienne.
En bref : Matthew Smith et son groupe livraient en 2006 un disque de plus, un rock mid tempo et rétro baignée d’une large sensibilité stone. Ceux qui y ont goûté n’en reviennent toujours pas. Les autres ne savent pas c qu’ils ratent.
Aujourd’hui j’ai dormi dix heures. Dix heures, pour enfin me remettre de l’énorme fatigue causée par ce qui apparaît comme l’un des plus importants festivals d’Europe. Au vue de la programmation dévoilée en janvier, énorme et dense, je me préparais déjà à vivre des jours et des nuits intenses, sans même compter le stress dû à une organisation festivalière confuse, à un système bancal de carte obligatoire à recharger sur un site internet saturé, et la réservation du concert de Sufjan Stevens soumise à un tirage au sort scandaleux. Mais lorsque j’ai appris qu’il y allait y avoir en plus une journée d’ouverture avant, une journée de clôture après, et toute une sélection "off" à divers endroits de Barcelone pendant le festival, j’ai bien compris qu’il allait être difficile de m’en remettre. Aussi bien physiquement qu’émotionnellement, tant l’affiche programmait de reformations inespérées, de coups de cœur actuels, et d’hommages à des albums cultes.
C’est d’ailleurs Echo & The Bunnymen qui se charge de la soirée d’ouverture, où ils interprètent Heaven Up Here. Treillis militaires, jeux de contre-jour, effets de fumées : l’esprit sombre du début des 80’s est au rendez-vous, et il n’a pas pris une ride. Le lendemain, après l’interprétation haute en concepts de The Age of Adz par son créateur de génie Sufjan Stevens, c’est Suicide qui se colle à l’exercice, jouant son premier LP (1977). À bientôt 73 ans, s’il peine à marcher, Alan Vega n’a aucun mal à vociférer dans son micro. Martin Rev joue du clavier avec le poing, tandis que les beats martèlent les enceintes, le sol, les tympans, tous mes organes et me prend à la gorge. C’est glauque, percutant, intense. Je n’ai pas l’occasion de voir Père Ubu jouer The Annotated Modern Dance, ni John Cale jouer Paris 1919, mais tiens à être au premières loges pour voir Mercury Rev jouer le fou Deserter’s Songs (1998) lors de la soirée de clôture, le dimanche 29 mai. Comment donner vie une telle création de studio ? En le gonflant à coups de basses et de guitares bien sûr (effet flagrant sur l’instrumental "Pick Up If You’re There" notamment), mais aussi en ne lésinant pas sur les claviers et les machines. Pendant tout le concert, Jonathan Donahue gesticule comme un savant fou, un personnage expressionniste qui tenterait de dompter un monstre. En rappel, "The Dark is Rising" est apprécié par tous les amateurs de l’album All is Dream, dont je fait partie.
Mais Primavera Sound, c’est aussi l’occasion de voir la crème de la crème de la jeune garde actuelle. Lors de la soirée d’ouverture, juste après Echo & The Bunnymen, Caribou rappellent à quel point leur son est parfait pour les festivals. Emeralds programmés le jeudi à 18h sur la scène Pitchfork, cela semblait parfait pour entendre leur beau dernier album, solaire et aérien. En lieu et place de cela, le trio choisi de fermer l’espace et de l’assombrir par de lourdes basses synthétiques. Néanmoins le set fonctionne, grâce notamment à la performance du guitariste. Cette même scène Pitchfork siéra plus mal encore le lendemain au jeune James Blake, dont les silences, soit la qualité principale de ses compositions, sont pollués par les sons de guitare provenant des scènes voisines. Plus tôt, dans la journée, la chilienne Javiera Mena tirait parti de son concert improbable sur le toit d’un bus en plein centre-ville, en choisissant de n’y interpréter que ses titres électropop les plus kitsch. Puis Fiery Furnaces s’amusait brillamment des ruptures et des enchaînements sur la scène Llevant, rassemblant plusieurs de leurs chansons en une seule. De ruptures il est aussi question chez Field Music, qui livrent sur la scène Vice un set bien plus passionnant que leur dernier album. Le lendemain à 16h, c’est dans le silence et le confort de l’auditorium que Perfume Genius interprète, à quatre mains, ses poignantes chansons, auxquelles les nappes de synthés apportent une belle épaisseur.
Tendance pressentie par Ju l’année passée, cette édition confirme la nostalgie 90’s ambiante. Et ce n’est pas Yuck qui dira le contraire, le quatuor livrant samedi un beau set de power pop nostalgique, joué avec un flegme emprunté à Yo La Tengo. Ensuite, événement pour certain, simple curiosité pour les non-initiés, Papas Fritas se reforment sous nos yeux sur la scène Ray-Ban. « Voici la toute première chanson de notre tout premier album » : bam, ascenseur direct pour l’année 1995. Le concert est léger et solaire, et ponctué de beaux tubes de poches comme "Say Goodbye" et "Way You Walk". Juste après, le duo Dean & Britta, issu du groupe Luna, offre un beau showcase acoustique dans une petite tente installée au milieu des scènes massives. L’instant est précieux et émouvant. L’opposé exacte de la veille, où les années 90 étaient, avec Belle and Sebastian et Pulp, en mode best-of et show-off. Alors que Stuart Murdoch est devenu un excellent homme de scène, Jarvis Cocker mettait un point d’honneur à prouver qu’il n’a jamais cessé de l’être. En revanche, il y a quelqu’un pour qui la carte nostalgie ne fonctionne pas du tout : j’ai nommé DJ Shadow. Aux machines dans une boule cheap et au milieu de visuels certainement empruntés au Futuroscope, celui-ci joue un set mêlant abstract hip-hop et drum’n’bass, et n’y proposant pas l’ombre d’un renouvellement.
"C’mon Billy", "Down by the Water", "The Sky Lit Up", "Angelene", "Meet ze Monsta" : PJ Harvey replonge elle-aussi dans ses années 90, mais pour mieux les interpréter avec ses nouveaux instruments fétiches, l’autoharpe et le modulateur de voix. Son excellent dernier album est loin d’être taillé pour une si grande scène, et pourtant, le groupe (elle joue avec Mick Harvey, John Parish et Jean-Marc Butty) est captivant. Il fallait au moins cela pour se remettre du choc subi au concert d’Einstürzende Neubauten. Au milieu du vacarme dompté des scies et des tubes, du fer et de l’acier, Blixa Bargeld tire sur sa voix puis retombe dans les graves, en se mouvant avec une classe folle et un humour que je ne lui connaissais pas. Un des concerts les plus impressionnants de ce festival. Impressionné, je savais que j’allais l’être au concert gigantesque des Flaming Lips, qui est bien la grande messe joyeuse que l’on m’avait annoncé. Même lorsque Wayne Coyne interprète "Yoshimi Battles The Pink Robot" seul à la guitare, cela tient du grandiose tant le public reprend les paroles en chœur.
Comme toujours semblerait-il, le bilan est donc excellent, et je l’entacherai à peine en évoquant la pataude prestation d’Animal Collective, dont le set décousu et brouillon n’aura pas été la transe attendue. Dommage pour une clôture de grande scène. Mais qu’importe, puisqu’à Primavera, ce n’est jamais la fin, et qu’après le dernier jour, il y a toujours encore un jour. La nuit de clôture se fera avec un bon concert de Black Angels et un DJ-set efficace de Simian Mobile Disco. Buenas noches.
S'il y avait un événement à ne pas rater cette année, c'était bien la tournée de Sufjan Stevens. Aux commandes de ce qu’il appelle son « vaisseau spatial », il faisait escale la semaine dernière à Barcelone. Il y était programmé dans le cadre du festival Primavera Sound certes, mais pourtant totalement en marge du reste de la programmation. En marge physiquement tout d’abord, puisqu'il jouait dans l’espace bleu cosmique du déroutant auditorium des architectes Herzog & De Meuron, situé en dehors du site du festival à proprement parler. Qualitativement ensuite, tant le spectacle et la performance proposés se situaient indéniablement au dessus de tout ce que le festival proposera par ailleurs.
Car nous pénétrons ici dans un autre monde, dans celui des artistes qui voient plus loin : ici, en l'occurrence, vers l’infini. Nous pénétrons ici dans un autre monde, dans celui des musiciens qui savent, et dont nous savons, que leur interprétation sera incroyablement juste, précise, parfaite. Le souci de justesse étant hors de propos, l'enjeu de la performance s'en voit déplacé, vers l'expérience artistique totale, où tout est pensé à la note et au millimètre près, et qui vise à bâtir un réseau inépuisable de signifiants et de références autant qu’à émouvoir le spectateur de manière violemment épidermique. À partir de là, Sufjan Stevens peut se permettre tout ce qu'il désire : la démesure en apparence, et pourtant simplement des moyens à la hauteur de ses ambitions, qu'il explique un peu plus entre chaque chanson, au fur et à mesure du spectacle. Et pour viser l’infini, il n’y a jamais assez de projections foisonnantes, de chorégraphies virevoltantes, de musiciens en abondance, de costumes fluorescents, de lumières hypnotisantes, d’effets d’écrans et de transparence. Pendant deux heures, le cerveau du spectateur est extrêmement sollicité, ce qui n'est pas sans causer malaise et vertiges. Certains réagiront par le rire, d’autres par les larmes. Mais après deux heures, tous ressortirons vidés.
Il était amusant de constater à quel point le festival faisait la part belle au culte maniaque de l’Album, de nombreuses formations étant venues interpréter leur album culte dans l’ordre et en intégralité. De même, ce spectacle aurait pu s'intituler "Sufjan Stevens performs : The Age of Adz", puisqu’il lui était entièrement consacré. Pourtant, à l’inverse des autres, The Age of Adz est interprété selon un tracklisting différent. C’est un choix qui, en apparence, ne respecte pas le saint ordre de l’album, mais qui pourtant en restitue l’essence même : la dialectique de déconstruction / reconstruction. Rappelons que l’une des caractéristiques les plus marquantes de ce disque est la manière dont Sufjan Stevens y déconstruit ses chansons en leur sein même pour mieux les reconstruire à l’aide de beats électroniques et de sons de synthés. C'est ainsi qu'il y déconstruisait d’un même mouvement tout son appareil folk et baroque habituel, mêlant à ces sons nouveaux cuivres, vents et cordes dans une orchestration d’un genre inouï.
C’est donc avec cette démarche en tête que l'interprétation de The Age of Adz s'ouvre sur... un morceau qui n'y figure pas. Il s'agit de "Seven Swans", commencé au banjo, puis gonflé, transformé, Adzifié, avant que Sufjan Stevens, affublé d’ailes gigantesques, ne jette son banjo au sol dans un élan de violence. Le choix n’est bien sûr pas innocent, il est là pour signifier quel monstre lui et sa musique sont devenus.
Immédiatement, le groupe enchaîne avec "Too Much" (les titres et paroles des chansons deviennent plus que jamais éloquents). Sur l’écran de projection, c’est le clip réalisé pour le single qui est diffusé. Et c'est à ce moment-là que l'on comprend que l'album, comme le clip, n'étaient non pas une finalité en soi, mais bel et bien parties d'un ensemble plus grand, probablement prévu en amont : le spectacle qui se déroule sous nos yeux. Et c’est un des motifs qui sous-tendent l’ensemble de l’œuvre : la partie immergée de l’iceberg, l’arbre qui cache la forêt. Sur disque, l’électronique dissimulait la réalité organique des chansons. Sur scène, le rapport est inversé : les instruments classiques constituent la partie visible, alors que les différentes strates électroniques proviennent de machines visuellement discrètes. Les volcans qui font rage pendant "Vesuvius" ne sont que la partie visible d'un système plus grand, la Terre, elle-même partie d’un système plus grand, le Cosmos. L’écran de projection est d’ailleurs en forme de pyramide tronquée : la base cache le sommet, qu'il nous faut donc imaginer, pointé droit vers le ciel.
L’imagerie cosmique parcourt l’ensemble de la performance. Mais cette incitation à la réflexion métaphysique sur la place des choses dans l’univers est illustrée, avec un degré d’humour difficile à situer, par des visuels d’une naïveté empruntée à tout un pan de la pop culture, celle des Comics (aujourd’hui étonnant anagramme) et de la SF de série-B. Musicalement aussi, l’ouverture de "The Age of Adz" (la chanson) renvoie aux musiques de films d’invasions extraterrestres. C’est donc là que la forme pop des chansons prend tout son sens.
Toute cette imagerie, et même l’ensemble du projet a été inspiré par et emprunté à la "muse" actuelle de Sufjan Stevens, l’artiste autoproclamé prophète Royal Robertson, qu’il présente longuement dans un intermède discursif, à l’aide de photographies projetées. Royal Robertson y apparaît comme la parfaite figure de l’artiste illuminé. Et à ce moment-là, on se demande ce qui a pu se passer dans la tête de Sufjan Stevens pour qu’il s’engage dans un tel credo avec une telle foi. Peu de mystère est fait autour de la dépression qui a précédé la réalisation de The Age of Adz. Au cours du concert, Sufjan Stevens se décrit lui-même comme un dépressif schizophrène. Et au milieu des grands thèmes métaphysiques que sont l'essence des choses, l'ordre cosmique, le rapport entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, le commencement et la fin du monde, c'est son propre malaise intime qu'il met en scène (cf., entre autre, la reprise intimiste de "The One I Love" de REM). Et c'est cela qui rend la performance si émouvante.
Lorsque débutent les premières notes de l’intense demi-heure d’"Impossible Soul", on sait que c’est émotionnellement que, en tant que spectateur, nous nous engageons. L’engagement sera finalement physique, tant le joyeux bordel organisé pousse à se lever de son siège. Les différents mouvements de la chanson font passer les spectateurs d’un état d’euphorie extatique collective à un état de mélancolie intime. C’est le bordel dans les émotions. C’est le bordel partout, pourtant tout ordonné. C’est des costumes improbables et des duos à l'auto-tune. C'est un certain reflet de notre époque sous une perspective cosmique. Et c’est un "Chicago" pour un rappel magnifique, où tout finit sous des ballons et des confettis, pour une dernière expérience de l’ordre et du chaos.
À la lecture de cela, certains me répondront « ce n’est que de la musique pop, enfin. » Auxquels je répondrai « oui, c’est cela, et c’est tout le reste. » Je crois que l’on a ici dépassé le cadre minuscule de la pop ou de la musique indie. Je crois que, justement parce qu’elle met en relation sa propre condition pop, dont elle est pleinement consciente, avec une réflexion infiniment vertigineuse, nous sommes là face à l'une des œuvres majeures du spectacle vivant de ce début du XXIème siècle.
Il faut être sourd pour ne pas avoir entendu parler des Anglais de Metronomy cette année. Ayant clairement passé la vitesse au dessus niveau communication et accessibilité avec The English Riviera, le groupe doit cependant encore tout prouver en live, notamment en ce qui concerne la nouvelle mouture. Exit le trio geek, c’est désormais un quatuor de musiciens qui monte sur la scène du théâtre Barbey de Bordeaux complet un dimanche soir, c’est assez rare pour le souligner. Le public s’est ouvert aussi, entre vieux-jeunes, jeunes-vieux et hipsters.
On les retrouve dans une mise en scène minimaliste, avec des "coeurs" de lumière sur la poitrine, Joseph Mount au centre, alternant entre guitare et synthé, son acolyte Oscar Cash à gauche au saxo et au clavier, le funky bassiste Gbenga Adelekan à droite, et enfin (et surtout) la belle Anna Prior à la batterie. Cette dernière s’en sort d’ailleurs plutôt bien pour retranscrire en physique ce qui on s’en doute doit être électronique sur disque. C’est en fait la principale question de ce test live, Metronomy est-il finalement un groupe de rock ou un groupe d’électro ?
Et bien Metronomy est un peu à part. C’est très pop, très dansant, un brin 80’s mais ça garde un côté expérimental qui l’empêche encore de tomber dans le "stade rock". Car c’est sûr que vu le succès grandissant du groupe, en seulement deux albums (officiels), on pourrait presque leur prédire un avenir à la Muse. Ce n’est pas forcément ce que l’on espère parce qu’à vrai dire cette version là du groupe on l’aime bien. Suffisamment bancale. Suffisamment dansante.
Car pour une fois chez un groupe de ce genre (disons électro pop), il y a de vraies chansons, et surtout des mini tubes à la pelle. En ce sens Metronomy serait un peu pour moi les Kinks des années 2010 en version électronique. Nights Out en déborde : "The end of you too", "Radio ladio", "My heart rapid", "Heartbreakers", "Holiday" et j’en passe. The English Riviera en a aussi : "The look", "The bay", "She wants"… Tout ça fonctionne à fond les ballons, et enfonce largement Ratatat et autres Simian Mobile Disco sur la durée. Bref, Metronomy envoie autant sur scène que sur disque, c’est bien ce que je pensais.
À l’heure où la scène rock de Brooklyn n’en finit pas d’être le vivier d’innombrables groupes indés dont la célébrité n’est plus à faire, il est toujours bienvenu de se pencher sur un disque n’ayant pas encore fait trop d’émules. C’est le cas pour The Antlers dont le succès reste modéré bien qu’ils soient les auteurs d’une musique inspirée, aussi mélancolique que celle de The National, fer-de-lance de cette scène du sud-est de New York. Il est évident que le trio n’a pas encore le succès commercial de MGMT, Vampire Weekend et autres consorts, de même qu’il n’a pas la force mélodique flagrante qui lui permettrait d’être un groupe « branché ». Mais le projet solo de Peter Silberman, devenu trio après deux albums, continue de faire son bonhomme de chemin, lentement et tout en modestie sans céder à la tentation commerciale. En 2009, Hospice, son premier album de groupe, avait connu un succès unanime - grâce, il faut le dire, au label Frenchkiss (The Dodos, Local Natives) - lui permettant de figurer dans tous les classements de l’année 2009 et de s’assurer un futur prometteur.
Après cette catharsis qu’était Hospice, sorte de concept-album sur les affres du cancer, Burst Apart ne pouvait que redresser la barre. Toutefois, si ce nouvel opus est largement moins déprimant que son prédécesseur, le trio exploite la même veine, toujours dans ce registre mélancolique et torturé. Chaque morceau instaure un climat d’étrangeté souvent émouvant, et ceci, sans excès d’instrumentation ou de fioritures. Un peu comme les ambiances sinueuses du Radiohead période Kid A et Amnesiac. Ainsi, c’est souvent en mid-tempo, que les compositions s’étirent dans un format chanson (couplet/refrain). Les nappes de synthés et quelques petites touches d’électronica finement dosées font osciller leur musique entre ambient dronatique et dream pop. Les accords saccadés de "I don’t want love" et les flûtes synthétiques de "French exit" prennent le temps d’introduire l’auditeur dans un univers fantasmagorique.
La voix de Peter Silberman flotte langoureusement sur une instrumentation tout en finesse et retenue. C’est surtout sa voix de tête qui devient une récurrence dès le radioheadien "Parentheses", aussi haut perchée que celle d’Hayden Thorpe (Wild Beasts) ou Jónsi. "Tiptoe", quant à lui, rappelle la pop baroque de Patrick Watson. Il est clair que ce falsetto en déplaira à plus d’un même s'il reste bien dosé sur l’ensemble du disque, souvent traité comme une nappe. Et si l’on adhère à l’organe vocal sur-développé de Silberman, alors on appréciera ses hauteurs vertigineuses sur "Rolled together" et "Corsicana", tous deux délicats et émouvants. On appréciera également le captivant "Hounds" avec ses effusions de cymbales et ses arpèges de guitares éthérés.
A ce stade de l'écoute, on pourrait croire que c’est un disque mou du genou et chiant. Eh bien non ! Car, c’est à mi-parcours que The Antlers lancent un titre à l’efficacité pop indéniable : "Every night my teeth are falling out". Le gimmick de guitare et les petites notes de banjos déchargent un groove entraînant qui connaît son apothéose avec le chant plaintif de Silberman. Et c’est vraiment à partir de ce morceau que le reste du disque devient véritablement grandiose jusqu’au final "Putting the dog to sleep" dont les claquements de guitare funky nous rappellent combien cet opus est une réussite de bout en bout.
En bref : avec ce second album de groupe, The Antlers continuent de développer, en marge, une pop aérienne et délicate. Un disque qui pourrait bien avoir sa place dans les classements de fin d’année.
Avec le temps qu’il m’a fallu pour accoucher de cette chronique, le jeune Connan Mockasin n’est plus un inconnu. Il est même sur toutes les lèvres. Et pour cause, force est de constater qu’on lui doit déjà l’un des disques les plus personnels et passionnants de l’année. Il s’agit en fait d’un remaniement d’un album de l’année dernière (Please turn me into the snat), allongé de morceaux live, et cette fois chez Phantasy Sound, le label d’Erol Alkan. Le moins que l’on puisse dire est que ce dernier a eu bon nez, tant un minimum d’écoutes de ce disque indescriptible l’imposent comme essentiel.
A 28 ans, le néo-zélandais Hegon Hosford de son vrai nom a déjà sorti quelques morceaux sous le nom de Connan & The Mockasins. Et presque sans réflexion, en voulant composer un disque pour sa maman, il s’isole dans le tipi familial du jardin et écrit en même temps qu’il enregistre. Le résultat est bluffant d’onirisme, sorte de pop lo-fi illuminée et bancale comme l’a si bien fait Syd Barrett le temps de deux albums. Aquatique comme un Panda Bear, Forever Dolphin Love est gorgé de réverb et de guitares maigrelettes qui résonnent longtemps.
Connan Mockasin évolue dans un univers parallèle, fait d’interludes et de chansons pour moins de 36 minutes. C’est souvent psyché et intelligemment jazzy, voir bossa nova parfois ("Quadropus island"). Et puis il y a sa voix. Androgyne et enfantine, sous hélium, aigre et touchante à la fois. Quant aux morceaux c’est pléthore. Du free jazz sous acide façon Melodie Nelson de "Forever Dolphin Love", au tropical et cotonneux "Megumi the milky way" évoquant les Flaming Lips, en passant par le désormais presque tube "It’s choade my dear", il y a de quoi revenir.
Et il y a ce "Faking jazz together" aux allures de chef d’œuvre. Fait de couches de percussions et recouvert d’une attitude so soulfoul, c’est le morceau idéal pour quitter cette terre. Derrière il y a les chœurs dilatés des Beatles sur un "Unicorn in uniform" d’anthologie. Enfin, "Please turn me into the snat" conclue cet album avec une batterie martiale et une attaque MGMT façon Congratulations sans le sous. Cette version-ci comporte donc un live, encore plus humain et imprévu que le premier, mais tout aussi intéressant. A noter aussi un artwork fait de ses mains, où l’on peut s’aventurer très loin dans le livret. Un disque complet en somme.
En bref : un premier OVNI pop de 36 minutes à mettre au profit du jeune Connan. Il y voyage dans son subconscient et dépeint un univers musical poétique et surréaliste, touchant et difforme. Juste ce qu’il nous fallait.
On ne savait plus trop à quoi s’en tenir avec Noah Lennox. Toujours sous le coup de Merriweather Post Pavillion mais échaudé par au moins deux live foireux (Paris et Barcelone), j’avoue avoir abordé ce Tomboy avec circonspection. Et puis il faut dire que succéder à Person Pitch (consensus général à posteriori) n’est pas tâche aisée. Mais le Panda a pris son temps (4 ans), a su s’entourer (le grand Sonic Boom au mixage) et a émigré le temps de l’album à Lisbonne, histoire de changer d’air. "Now you can count on me", c’est ce qu’il annonce en tout début de disque, on va bien voir.
Il se dit ici ou là que Lennox a mis de l’eau dans son vin. Autrement dit que le format est plus pop. Ca n’est pas faux et même si l’on ne retrouve pas de "Bro’s" bis sur ce disque ni de nouveau morceau dépassant les sept minutes, l’ensemble est resté suffisamment expérimental, suffisamment en tous cas pour se priver de radio. Car pour le néophyte Panda Bear reste un objet obscur, entre Flying Lotus et Arthur Russell. Tomboy reste un bon gros trip lysergique à base de guitares éthérées, de rythmiques bancales et de cette voix toujours aussi noyée.
Désormais rentrée dans le paysage public de l’indé, la voix de Lennox fascine ou rebute instantanément. Ceux qui aiment la trouvent planante et aquatique, tout en réverb, delays et autres boucles sur elle-même (à écouter le final de "Slow motion"). On parle d’ailleurs aussi beaucoup de paysages. Jungles, déserts ou marécages sont autant de lieux où pourrait prendre place Tomboy. Il y a même la plage et les vagues de "Surfer’s hymn", l’un des joyaux du disque. Marée, arpèges de xylophone électronique, tambours, vagues, les Beach Boys en slow motion en en somme. Très proche aussi du dernier Animal Collective.
Autre jolie pièce, "Last night at the jetty" est exceptionnelle. Cette mélodie, ces échos. Panda Bear est à la fois tribal, religieux et plagiste. Presque dub. En tous cas en apesanteur. "Drone" et "Afterburn" donnent aussi joliment dans le psychédélisme. Sinon pour info, ma préférée se trouve en fin de disque, "Benfica", requiem funèbre de pop onirique et céleste que l’on ne peut écouter qu’avec des étoiles dans les yeux.
En bref : force est de constater que le nouvel effort de dream pop de Panda Bear possède son caractère et une jolie collection de titres admirables. Peut-être pas le nouveau Person Pitch mais un super disque pour cette année.
Voilà un disque que j’avais toutes les chances de ne jamais écouter, étant allergique au hip-hop sudiste, à quelques rares exceptions près. Je ne suis même pas loin de penser que c’est en partie à cause de ce mouvement "Dirty South" que le hip-hop s’est tant détérioré dans les années 2000, par un effet d’entraînement, avec ses instrumentaux saccadés minimalistes, ses pochettes vulgaires pleines de diamants et ses MCs aux rimes pauvres. Il y a sûrement un peu de vrai et beaucoup d’ignorance dans ce jugement, mais c’est comme ça. Si je me suis laissé tenté par cette mixtape, c’est essentiellement parce que sa pochette m’a tout de suite rappelé OutKast, pour qui j’ai toujours eu un gros faible. Grand bien m’en a pris puisque l’analogie avec le duo d’Atlanta ne s’arrête pas aux Cadillac de l'artwork. C’est même ce que j’ai entendu de plus proche d’Aquemini ou ATLiens depuis… Aquemini et ATLiens !
Il y a vraiment deux catégories de morceaux sur Return Of 4Eva. D’abord ceux sur lesquels Justin Scott AKA Big K.R.I.T., en pur produit du Mississipi, rend hommage à ses pairs et livre exactement le type d’instrus sudistes dont j’ai horreur : "My Sub", "Sookie Now", "Shake It", ou encore le remix de "Country Shit" avec Ludacris et la légende locale Bun B (UGK)… Il y a ensuite ceux, incomparablement plus intéressants (et heureusement majoritaires), qui penchent du côté d’OutKast, avec leur ambiance laid back, imprégnée de soul et de blues. Et là, on trouve matière à espérer pour l’avenir du rap, quelque chose qui sort un peu de la nouvelle norme de pop vocodée. Surtout que K.R.I.T. ne se contente pas de rapper, il réalise l’ensemble de ses beats !
Pour une mixtape proposée en téléchargement gratuit, la quantité de bijoux alignés est même assez étonnante. En enlevant quelques bouche-trous, il y avait de quoi faire un album solide. Des titres comme "Rise And Shine", "Dreamin" ou "American Rapstar", s’ils sont bien de leur époque, ont paradoxalement un petit grain old-school, une élégance inhabituelle dans la scène actuelle. Certes, la palette n’est pas aussi large que celle de Big Boi et Andre 3000, mais notre homme est encore bien jeune, et l’on trouve déjà une belle diversité de sons et d’atmosphères dans ses productions, entre l'aquatique (et fabuleux) "Lions And Lambs", la guitare sensuelle et le sample d’Erykah Badu sur "King’s Blues", et un "High & Lows" qui tire vers le R&B, reprenant un thème de Bootsy Collins. Le flow de K.R.I.T. (King Remembered In Time) n’est pas spécialement spectaculaire, mais il a du charisme et beaucoup de soul dans la voix.
La dernière partie du disque est la plus impressionnante, avec notamment l’enchaînement "Free My Soul" / "The Vent". Dans le premier, Big K.R.I.T. entonne, sur le ton de la confession, le couplet classique du type qui a réussi matériellement mais ressent un vide spirituel. Le beat est en retrait, le piano papillonne avec légèreté, c’est splendide. "The Vent" est un peu dans le même registre, avec en prime de jolis synthés mélancoliques. Mais le plus mémorable sur ce Return Of 4Ever, c’est indéniablement "Another Naive Individual Glorifying Greed and Encouraging Racism" (ou Another N.I.G.G.E.R.). Une bombe, toute en simplicité, portée par une trompette et un piano ultra-soulful, et dont les lyrics puissants sont introduits par un extrait de Bamboozled de Spike Lee (sorti en France sous le titre The Very Black Show) : « (…) I’m sick and tired of being a nigger ! ».
Neuvième mixtape de son auteur, Return Of 4Eva est un peu sa lettre d’adieu à l’underground, puisqu’il est désormais signé chez Def Jam, qui avait flairé le gros magot l’an dernier, à la sortie de K.R.I.T. Wuz here. Espérons juste que le tentaculaire label New Yorkais saura tirer le meilleur de cet artiste extrêmement prometteur pour son premier album officiel, qui ne devrait plus trop tarder.
En bref : du rap sudiste de haut standing, dans la lignée d’Outkast. Téléchargeable gratuitement, cette mixtape a tout d’un album et confirme Big K.R.I.T. dans son statut d’étoile montante, avant ses débuts officiels chez Def Jam.
Alors que Dre a tellement repoussé la sortie de Detox que je n’ai presque plus envie de l’écouter, c’est d’un autre vétéran, certes moins renommé mais aussi important dans l’histoire du gangsta rap, qu’émane l’un des albums West Coast les plus aboutis depuis bien longtemps. Comme le docteur, David Blake vient de Compton, l’épicentre du hip-hop californien. Impossible de raconter ici par le menu ses 25 ans de carrière, ses 8 albums solo et ses centaines de productions pour Snoop, 2Pac, Kurupt... Résumons: DJ Quik est une légende. Il fait partie de ceux qui ont inventé la G-Funk, ce son alliant synthés 80s, basses rebondies et pillage massif des catalogues de Roger Troutman et George Clinton, entre autres. Un son dont l’essence est intimement liée au soleil de Los Angeles, à ses palmiers, ses house parties et ses lowriders. Pour ce premier solo depuis 6 ans, après un passage en prison et quelques sombres histoires qu’il serait vain de détailler, Quik revient à ses basiques et livre justement un concentré de Californie, c’est-à-dire de sexe, de groove et de chaleur.
Initiée par The Chronic (1992), l’euphorie G-funk n’a pas duré très longtemps, et on peut même considérer que ses plus belles pages avaient déjà été écrites en 1996. A 41 ans, Quik fait partie des quelques irréductibles du genre, et le prouve sur une bonne moitié des 17 plages de ce très touffu Book Of David. Avant l’enregistrement, il avait d’ailleurs affirmé lors d’une interview qu’il ressortirait ses boîtes à rythmes et synthés analogiques. Il n’a pas menti, on le sent dès le deuxième morceau, "Do Today", une déclaration d’amour passionnée à L.A., avec les images d’Epinal qui vont avec. Des claps, des nappes à la Dâm-Funk, un refrain R&B : le niveau d’old-schoolitude est manifestement très élevé. On peut en dire autant de "Killer Dope" et ses simili-cuivres, "Flow For Sale" (ft. Kurupt), ou encore "Nobody", une terrible décharge de boogie-funk à guitares sur laquelle Quik scelle sa réconciliation avec son vieux homie Suga Free.
Du côté des featurings, on ne tape pas dans les jeunes premiers, puisqu’en plus de ceux déjà cités, on retrouve Ice Cube pour l’excellent "Boogie Till You Conk Out", sur fond de wah-wah spatiale. Bizzy Bone (de Bone Thugs-n-Harmony) fait aussi plusieurs apparitions, de même que BlaKKazz K.K., ancien membre de 2nd To None, groupe qui fut signé sur Profile Records en même temps que DJ Quik en… 1987. Sur "The End", il invite carrément Garry Shider, le mythique guitariste de Parliament-Funkadelic, décédé depuis – l’album est prêt depuis plus d’un an mais sa sortie a été retardée pour des questions juridiques à propos des samples.
Ce neuvième effort n’est peut-être pas aussi bon que le grand classique Rythm-al-isthm, mais il se range parmi ses tous meilleurs travaux. Surtout, il est presque inespéré d’entendre des œuvres comme celle-ci de nos jours. J’écoutais beaucoup de West Coast dans les 90s, mais depuis je fais juste tourner de temps en temps les bonnes vieilles galettes, le premier Dogg Pound, The Chronic, quelques antiquités d’E40, Too $hort, etc… The Book Of David est un cadeau pour les réacs du hip-hop comme moi, une occasion de se plonger dans ses souvenirs tout en se donnant l’illusion que l’âge d’or tant regretté n’est pas tout à fait révolu.
Il serait injuste, pourtant, de se cantonner à une vision nostalgique. Les années 2000 ont vu Quik s’adapter aux standards actuels. Par petites touches, mais avec une certaine ambition, il modernise sa G-Funk, en déstructurant le beat comme sur le jazzy "Fire And Brimstone", ou en s’offrant des détours plus électroniques ("Babylon"), comme il l’avait déjà fait sur son projet de 2009 avec Kurupt, BlacQKout. Il y a en fait peu de moments faibles sur ce disque. Même les passages strictement R&B, dont je ne suis pas très client, sont plutôt réussis, servis par les prestations impeccables de Jon B et Dwele. Seules "Across The Map", taillée pour les radios US, et "Ghetto Rendez-Vous", charge violente à l’encontre de sa propre sœur, me rebutent totalement. Le reste n’est que plaisir, jusqu’à la piste cachée, 9ème épisode de sa série d’instrumentaux, les Quik’s Grooves.
C’est l’œuvre d’un musicien serein, en marge des contingences du rap game et de son business. Sûr de son fait et de sa technique, il continue à se bonifier avec le temps, y compris au niveau de son flow, beaucoup plus fluide et versatile, bien qu'il reste un producteur avant d'être un emcee. Je ne sais pas ce que donnera Detox, j'ai même de grosses inquiétudes, mais The Book Of David fait mieux que remplir le contrat, il alimente la légende.
En bref : cette leçon de hip-hop West Coast sonne comme une fessée sur les derrières joufflus des faux rappeurs de tous poils. Le vétéran DJ Quik revient à l’essence du son californien, et c’est tout simplement un régal.
En 2008, les Fleet Foxes nous avaient surpris avec leur premier disque de pop pastorale rafraichissant tout droit importé du Moyen-age. Toute la critique s’était enflammée à l’égard des cinq barbus de Seattle et leurs harmonies de voix ensoleillées façon sixties. Autant dire qu’avec ce second LP - même si la pochette signée Toby Leibowitz est tout autant réussie - on les attendait au tournant.
Déjà après une première écoute, le constat est sans appel : le son des Fleet Foxes a gagné en complexité. Exit les mélodies efficaces et évidentes du premier album, ici les orchestrations sont luxuriantes et les morceaux prennent plus de temps à révéler leurs charmes. L’ambiance est un poil plus sombre et reflète en partie les trois années tumultueuses qu’ont traversées le groupe, plus particulièrement son frontman Robin Pecknold. À court d’inspiration, celui-ci s’est finalement avéré certain de la direction à prendre sur cet album enregistré deux fois de suite faute de satisfaction initiale et dans quatre studios distincts. À cela s’ajoute l’arrivée d’un sixième membre, Morgan Henderson, bassiste des Blood Brothers.
Alors que l'éponyme Fleet Foxes privilégiait les titres courts, les durées sont plus disparates sur Helplessness Blues et le groupe s’illustre aisément sur des formats longs comme le très changeant "The shrine/An argument". En huit minutes, le sextet enchaîne les changements de rythmes et d’ambiances pour finir dans un entrelacs de cuivres plaintifs. Et si le disque s’inscrit dans la même tradition de folk-gospel il s’enrichit cette fois-ci de teintes nouvelles : un violon orientalisant sur "Bedouin dress", des guitares bluesy à la fin de "Sim Sala Banim", additionné à une instrumentation touffue (flûtes, violons, cuivres) et le jeu de batteries d'un Joshua Tillman au mieux de sa forme. Mais ce qui transparaît surtout c’est l’influence grandissante de Simon And Garfunkel sur la musique des Fleet Foxes. On ne s’en plaint pas !
Les harmonies de voix semblent plus affinées que sur le précédent opus ce qui permet à la voix de Pecknold d’assumer pleinement son rôle de soliste. Son chant ne cesse de s’élever au dessus du lot, toujours aussi ample, et relègue souvent les chœurs, nimbés d’une réverbe d’église, au rôle de renfort. Sur "The plains/ Bitter dancer", les chœurs se superposent par vagues avant d’entamer le chant à l’unisson évoquant les harmonies de Crosby, Stills And Nash. Mais c’est avec des titres comme "Lorelai", "Blues spotted tail" ou l’inaugural "Montezuma" que la position de Robin Pecknold s’affirme. C’est son histoire, ses désillusions et ses questionnements existentiels qu’il raconte : «So now, I am older/ Than my mother and father/ When they had their daughter/ Now, what does that say about me ? ».
En bref : après avoir remis la pop pastorale au goût du jour, les Fleet Foxes nous démontrent qu’ils sont capables d’ingéniosité sans toutefois annoncer l’aube d’un renouvellement.
J’ai toujours aimé les prods de Gabor Schablitzki, alias Robag Wruhme, en solo ou au sein de son vrai-faux duo, les Wighnomy Brothers. Sans parler de ses mixes qui, même en pleine période minimale, ont toujours eu ce petit quelque chose en plus, une sorte d’intelligence mélodique assez impressionnante. Mais de là à voir ce vieux de la vieille de la techno allemande sortir un tel disque, il restait encore un grand pas à franchir. Car Thora Vukk - sorti sur Pampa, le label d’un autre génie électronique, DJ Koze - m’a mis une bonne claque dans la tronche dès les premières minutes. C’est son deuxième véritable album en presque 15 ans de carrière, et on sent bien qu’il a mis tout son amour dans sa conception, qui a exigé 6 mois de travail. Le résultat est fantastique, de la première à la dernière note. On y retrouve les orientations minimal/micro-house habituelles du bonhomme, mais dans une atmosphère moins loufoque et plus posée qu’à l’accoutumée.
Même si ses tracks restent percussifs et à peu près dansants, Wruhme s’est de toute évidence concentré sur les mélodies, en faisant la part belle au piano et aux cordes, notamment. Malgré quelques percées soulful et jazzy, le climat général de Thora Vukk fait penser à une rencontre entre la house élégante de labels allemands comme Dial ou Kompakt et la musique classique moderne de Max Richter, voire celle de Camille Saint-Saëns ou Debussy. Une certaine sérénité s’en dégage, parfois troublée par des accès de mélancolie à vous bloquer la petite boule dans la gorge. C’est un compagnon idéal pour les interminables jours de pluie, ou pour les voyages au long cours.
Voilà donc un album de house au feeling quasi-exclusivement européen, qui ne cite ni Detroit, ni Chicago – ou alors de façon très allusive. L’abondance de field recordings (sons de pluie, voix d’enfants, tintements de verres…) et le côté carillonnant de plusieurs tracks évoquent Pantha Du Prince ou John Roberts. Le groove techno tendu et déviant de "Bommsen Boff "rappelle DJ Koze, et ce n’est pas un hasard puisqu’il a participé aux arrangements du titre. On retrouve ailleurs ("Wupp Dek", "Tulpa Ovi"…) des traces de la micro-house du Britannique Matthew Herbert, dont l’influence est décidément énorme sur les productions actuelles. Mais Thora Vukk reste une œuvre éminemment intime et singulière, sans doute celle où le producteur de Jena, en ex-Allemagne de l’Est, a le mieux exprimé sa personnalité profonde.
Robag nous a réservé quelques moments de pure poésie sonore, tels "Pnom Gobal" et "Tulpa Ovi", mes préférés, tous deux d’un romantisme épuré mais assumé, tout en restant sérieusement deep et hypnotisants. Je crois même avoir lâché quelques larmes de joie la première fois que j’ai entendu les cordes féériques de "Pnom Gobal", à moins que ce ne soit celles du morceau-titre. A tomber par terre. Surtout que la mise en avant des mélodies et de l’émotion s’accompagne de tout un tas de petites intentions rythmiques, de cliquetis bien sentis, de vocaux triturés, de bribes de chant pop, de sons concrets… L'ensemble est admirablement tenu et structuré par des interludes oscillant entre ambient, folk et électronica. Surprenant, ludique, d’une grâce évidente, cet album est une réussite totale, et un véritable achèvement pour son auteur, que je n’attendais pas si haut.
En bref : Robag Wruhme nous offre la divine surprise de ce printemps avec un album house d’une grâce et d’un romantisme ahurissants.
Son site Le site de Pampa Records A noter que l'album est sorti sur CD dans sa version complète, et en vinyle sous la forme de deux 12" et un 7" (+ codes mp3), avec un tracklisting légèrement différent.
Avant de poser mains et oreilles sur le premier album solo de Tim Kasher, je n’avais jamais rien entendu de lui. Pourtant, le bonhomme a officié dans deux groupes (Cursive et The Good Life) et a fait une petite apparition du côté de Commander Venus et The March Hares. Mais il n’est jamais trop tard pour une découverte musicale comme pour une chronique, alors allons voir de plus près cet énigmatique Game of Monogamy.
En fait, cet album sonne comme l’incarnation musicale de cette étroite frontière entre cynisme et lamentation. En effet, ce Tim Kasher m’étant encore partiellement inconnu il est tout de même aisé de remarquer qu’il semble se complaire dans sa misère toute relative. Ainsi, il déclame d’un ton plaintif sur "Strays" : " Writers are selfish, writers are egotists / I’m afraid i’m as bad as it gets".
The GAME of Monogamy - outre les consonances proches de "game" et "gamy" - porte bien son nom puisqu’il s’agit pour Tim Kasher d’un jeu, d’une expérience. C’est l’expérience risquée du cliché "marié résidant dans un pavillon avec chien puis enfants" mais avant tout l’expérience d’un quotidien pâle teinté de plus de malheur que de romance (comme l’illustre à merveille le clip de "Cold love" ci-dessous). Mais l’on sent Tim Kasher jouir de cette monogamie inadaptée puisque l’on n'a jamais entendu un homme aussi pris par la joie lorsqu’il chante l’insatisfaction sexuelle : "Cold Love, is all that we know / Cold Love, no word, no devotion / Cold Love, it only takes a few minutes / Cold Love, let me know when you’re finished" mais aussi "Cold Love, no words, no emotion" ce qui est un comble pour un parolier et un musicien.
Si ce cynisme débordant dérange vite, il faut se dire que Tim Kasher a tout prévu : sa musique est assez empreinte de joie et entraînante pour que l’on oublie d’écouter ce qu’il nous dit tout appréciant sa voix que l’on peut parfois - sur "Bad, bad dreams" notamment - rapprocher de celle de son ami Conor Oberst lorsque lui aussi prît une envolée en solo.
En bref : un album concept à l’idéologie déprimante, mais éloignez-vous des paroles et vous trouverez des délices rythmiques et apprécierez enfin toute la force de la voix de Tim Kasher.