03 mars 2008

Larry Levan - Larry Levan's Paradise Garage (1980)

Si le Petit Robert, par je ne sais quel hasard, me demandait de choisir une photo pour illustrer sa définition du DJ, je choisirais sans hésiter celle de Larry Levan. En amorçant la transformation du disco en house, cet homme a inventé le deejaying moderne. Songez simplement que Frankie Knuckles, considéré comme l’inventeur de la house, était un de ses disciples, et vous cernerez à peine l’aura du personnage et son influence sur la musique de ces trente dernières années. Si cela ne vous suffit pas, sachez que des dizaines de stars de la musique électronique (François Kevorkian, Todd Terry, Junior Vasquez, Masters At Work...) disent avoir reçu la révélation à l’écoute du maître lors d’une de ses centaines de performances au Paradise Garage de New-York.

Ce club, c’était celui de Larry. Certes, sur le papier, Michael Brody en était le propriétaire. Mais ce sont bien les mixes de son résident star qui ont fait de cette discothèque du 84 King Street le temple planétaire de l’hédonisme, de 1976 à 1987. En théorie, il fallait une carte de membre pour s’immerger dans la faune enragée qui peuplait cet ancien parking et profiter du meilleur sound-system du monde, dont s’inspirera d’ailleurs le Ministry of Sound de Londres, en 1992. Mais les détenteurs du précieux sésame se laissaient facilement soudoyer. On ne venait pas au Paradise Garage comme aux autres clubs, pour choper et se pavaner. On venait pour le son. Lawrence Philpot, alias Larry Levan, enchaînait des heures durant les hits de disco et de funk, préalablement enrichis par ses soins de claps, basses slappées, claviers et percussions afro-latines, congas en tête. Les morceaux s’en trouvaient considérablement rallongés, dépassant souvent les dix minutes. Cet art du remix, directement inspiré des techniques du dub jamaïcain, il était alors le seul à le maîtriser. La musique hybride qui en résultait fut nommée “garage”, en référence au nom du club. Elle faisait plus qu’annoncer l’avènement de la house. A bien des égards, elle était déjà “house”.

Prenez la relecture de "How High" du Salsoul Orchestra, par exemple. Le beat syncopé, le sample de guitare bien répétitif, le solo de vibraphone : tous les éléments de la house sont bel et bien là. A contrario, l’utilisation presque symphonique des claviers sur "The greatest performance of my life" de la diva disco Loleatta Holloway, ou des cordes sur "Double cross" de First Choice, s’ancre dans une tradition disco pure et dure. A l’exception du très soul "Make it last forever" d’Inner Life, dont on trouve ici la rarissime version longue, tous les morceaux de cette compilation sont de véritables décapants pour dancefloor, avec une mention spéciale pour le remix de "I got my mind made up", d'Instant Funk, considéré comme l’hymne du Paradise Garage.

La sélection, signée François Kevorkian, s’avère irréprochable, mais elle reste anecdotique si l’on considère la quantité de bombes produites ou réarrangées par le DJ avant qu’une maladie cardiaque ne l’emporte, à l’âge de 38 ans. On peut notamment regretter l’absence du remix de "Get on the funk train" de Münich Machine (Giorgio Moroder et Pete Bellotte), baroque au-delà de toute imagination, ou du très explicitement lubrique "Is it all over my face" de Loose Joints, qu’Antoine a évoqué récemment en nous parlant d’Arthur Russel. Mais comme les témoignages de cette époque bénie sont d’une rareté invraisemblable, il convient de ne pas faire la fine bouche.

Seul Strut Records avait trouvé le moyen d’éditer, en 2000, un mix d’une vingtaine de titres enregistré dans l’enceinte même du club mythique. Un triple vinyle (ou double CD) complètement indispensable, mais aussi complètement introuvable depuis la mort du label britannique, en 2003. A moins de débourser 50 à 250 euros, selon l’état du disque, ou de se contenter du mp3. L’espoir de voir ce Saint Graal du garage réapparaître dans les bacs existe cependant, puisque Strut vient de renaître de ses cendres. Parions qu’il ne laissera pas pourrir ce trésor dans un placard.

En bref : Une trop courte illustration de ce que fut la frénésie du Paradise Garage, club new-yorkais où Larry Levan révolutionna le disco, inventa le garage et posa les bases de ce qui allait devenir la house music. Délicieusement frustrant.



Une minute au Paradise Garage (pour info, Larry Levan mixe "Over and over" de Sylvester) :

2 Comments:

Antoine said...

"Mais comme les témoignages de cette époque bénie sont d’une rareté invraisemblable, il convient de ne pas faire la fine bouche."

Même si le guide michelin vient de distribuer ses étoiles, il est toujours bon de se goinfrer dans des enseignes moins réputées. A hésiter entre l'"aile ou la cuisse", l'important est d'éviter tomber dans du "Tricatel". Pourtant, j'aime bien Burgalat.

nicolulu said...

Enfin un article qui remet les choses bien à leur place, on parle trop peu de Larry Levan. Ni de Tom Moulton d'ailleurs.