28 mars 2011

Dick Rivers - L'? (1969)


Fascinante cuvée que cette incroyable année 1969, qui offrit des grands disques connus ou inconnus, à la pelle ! Etonnant aussi ce chiffre sept, très souvent vecteur de certaines oeuvres majeures dans les discographies - je tiens au besoin une liste intéressante à disposition.

Dick Rivers en est donc déjà à son septième long format lorsque paraît en 1969 ce très curieux disque qui sera complètement boudé par le public ce qui lui confèrera un statut d'album culte des années plus tard.



Bien loin des très embarrassantes déclinaisons des mots "rock'n'roll" dont il fera florès dans les 70's et des adaptations R&B/soul de ses précédents efforts, en solo ou avec les Chats Sauvages, le jeune Herve Forneri, âgé d'à peine 24 ans, a déjà une carrière colossale derrière lui en terme de production.

Lorsqu'à la croisée des chemins, le niçois fait appel à un certain Alain Legovic (plus connu sous le nom d'Alain Chamfort) et au très énigmatique et reclus Gérard Manset pour lui concocter son nouvel album, se doute-t-il à ce point que celui-ci sera aussi aventureux et fera date dans le paysage français des OMNI (Objets Musicaux Non Identifiés) ?

En tout cas, la démarche est belle, ultime challenge artistique consistant à balayer tout ce qui a constitué sa substantifique moelle jusqu'alors pour commettre tout à fait autre chose, quitte à surprendre, décontenancer et aller droit dans le mur... au niveau comptable, s'entend !

L'?, également désigné L'Interrogation est une sorte de concept-album vaguement écologique, une sorte de "vie et mort d'untel", velléité fumeuse sur le papier, et qui s'avère être relayé par les textes du récitant à voix blanche qu'est Gérard Manset, qui assure ainsi la transition entre les titres. Ce procédé, maintes fois utilisé (un conteur sur le Odgen's Nut Gone Flake des Small Faces, des spots publicitaires sur The Who Sell Out) a souvent donné lieu à la naissance de grands disques, sans que cela ne soit une panacée, bien évidemment. Mais L'? ne fait pas exception, et ne détonne pas vis-à-vis de ses devanciers.

Tout d'abord "Le Vent", première piste contient dans un registre orchestre symphonique l'une des intros les plus classe, à ranger du côté des plus belles réussites de gens aussi estimables que Isaac Hayes ou Kevin Ayers : cordes majestueuses, harpe, mélodie infernale réhaussées du chant toujours très sûr de leur interprète, souvent reconnu comme l'un des meilleurs de son temps.

Mais dès "L'interrogation", dont le mix abrupt happe l'auditeur, c'est le choc : c'est une voix incroyablement maniérée, limite glam dont use l'artiste sur une piste qui ne renonce à aucune expérimentation iconoclaste, voix accélérées, échos bluffants, fade-out/fade-in surprenants, filtres... indépendamment du martèlement obsédant d'un piano ou d'un refrain au kazoo ! Véritable symphonie de poche à la vérité.

Certes, un brelan de titres tendent vers la guimauve et le kitsch sentimental ("Le Pays Oublié, "J'aime Une Fille"), mais pour le reste, que de trouvailles sonores, que de virtuosité chantée, que de mélodies luxuriantes !

"La Couleur de l'Amour" a par exemple le bonheur de convoquer une rythmique bossa adorable, sertie de choeurs féminins évanescents très lounge - ou films de boule, selon l'humeur. "La Ville Nue" louche du côté du flamenco et regorge elle aussi de cordes et de choeurs somptueux.

"Une Vie Entière" est un jerk tuant, entrecoupé de ruptures harmoniques finement trouvées. "Le Condamné", qui sera entièrement piqué par Johnny sur "Requiem Pour Un Fou" tant pour la musique que pour les lyrics, est un blues au pathos ultime, d'une beauté crépusculaire.

"Je sais" est l'épitaphe qui voit surgir la boucle du superbe morceau d'introduction ; rien que de très normal ; entre temps le récitant aura perdu jusqu'au fil de ses textes lunaires et désenchantés.

En bref : la métaphorphose d'un ex-copain, jadis adepte d'un twist aussi décervelé qu'impavide, en un chanteur interprète exceptionnel. L'une des plus grandes bizarreries de la production fatale de 1969. Des arrangements superbes au service d'une production et d'un éclectisme musical passionnants.





le site, le Myspace

"L'interrogation" :

2 Comments:

HIPHOP said...

faut absolument que j'écoute ça
est-ce que ce style ne mériterait pas l'étiquette "variété" dans son sens le plus noble du terme, au sens où "histoire de mélodie Nelson" c'est de la variété : voix mixé en avant et arrangements.

Nickx said...

Si tu veux....à partir du moment où l'on considère aussi que tout ce qui est chanté en français sous un mode "accessible" est de la variété !

Exemple, Polnareff, Christophe...

Limite kitsch mais c'est si bon, rhhaaah !!!

Une curiosité, et un disque méconnu qui s'est vendu à très peu d'exemplaires....raison de plus de le quérir céans!

A+