06 mai 2012

Miles Davis - Blue Moods (1955)

C'est un petit disque de Miles, enregistré juste avant que sa carrière ne prenne un sacré coup d'accélérateur, avec la formation, la même année, de son premier quintette avec Coltrane. Petit par son format (quatre titres pour 25 mn!), éclipsé par une discographie où brillent de mille feux tant de chefs d'oeuvre, mais un disque qui a la beauté, paradoxalement sublime, des miniatures...


Au sortir de ses années d'addiction, Davis a contracté une dette auprès de Mingus, qui lui avait prêté de l'argent pour acheter ses doses d'héroine. Celui-ci lui demande d'enregistrer gratuitement un album pour son nouveau label Debut Records. En 1955, Davis est une figure célèbre du Cool Jazz, et Mingus, visiblement veut exploiter le filon. On aura droit à un quintette, mais en lieu et place du piano, ce sera un vibraphone ! Le saxophone ténor, lui, sera remplacé par les rondeurs du trombone. La sonorité et les silences de Miles, ainsi que l'archet de Mingus, plutôt connu pour son pizzicato vigoureux, feront le reste. 


Ces quatre titres sont quatre merveilles de Cool Jazz, qu'on peut réécouter à l'infini, à la fois parfaitement conformes au genre, sans pour autant être redondants. Tous les titres sont des standards, et on doit les arrangements au vibraphoniste, Teddy Charles, sauf pour le deuxième titre, arrangé par Mingus lui-même. "Nature Boy", un peu mièvre dans la bouche d'un King Cole, séduit par la beauté de sa mélodie et l'intelligence de son arrangement : le vibraphone anticipe la mélodie que jouera la trompette, et introduit merveilleusement le discours pensif  de Miles. Il y a un effet de contraste saisissant entre le vibrato surnaturel du vibraphone et l'absence total de vibrato, les silences de la trompette. L'arrangement va à l'essentiel et propulse au devant de la scène Miles et Mingus, qui seul prendra un chorus, avec un jeu très étrange fait de petites notes et de saccades. Le trombone assure un contre chant un peu lugubre, avec un motif descendant, et renforce, à sa manière, cette atmosphère méditative.

"Alone together" change de registre et exprime le versant insouciant et West Coast du cool, tandis que "There's no you" nous plonge dans une parfaite plénitude, du genre de celle qu'on retrouvera avec le thème de "Freddie Freeloader" sur Kind of Blue. Ces morceaux obéissent à une structure plus classique, où chaque instrument prend un solo. Le solo du trombone, Britt Woodman, tromboniste d'Ellington, est un bijou de nonchalance, tout droit sortie de la moiteur des jungles ellingtoniennes. Le dernier titre "Easy living" renoue avec le registre méditatif et enchante une dernière fois par cette science du silence et du non-dit.

En bref : quatre perles définitives de Cool Jazz à écouter toutes affaires cessantes. Celui qui y reste insensible peut retourner à ses vaines occupations.




Nature boy :

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