21 février 2010

Morrissey - Vauxhall and I (1994)

1994, grand millésime pour les auteurs, ceux avec et sans majuscule ! Qu'on en juge : de Luke Haines à Neil Young, en passant par Franck Black ou Daniel Johnston, pour ne citer que les plus connus, l'année fut faste !

Que retenir donc du cru de Steven Patrick de cette année là ? Déjà qu'il témoigne d'une pochette des plus accortes, ensuite qu'il recèle tout simplement le meilleur de sa discographie solo passée et à venir ! Et à dire la vérité, il y aura définitivement un avant et un après Vauxhall and I, qui tutoie la perfection pop des Smiths de Meat Is Murder (1985) : même son rêche, même ton désabusé mais sans l'apitoiement sur soi-même, "All of the rumours keeping me grounded / I never said that they were completely unfounded", affirme l'artiste sur le très incisif et presque noisy "Speedway".

Sinon, même pop sèche et brutale, même mélancolie teintée de tendresse et d'amertume ; Morrissey, à bien des égards, dresse un bilan peu complaisant de son existence, même s'il ne donne pas sa part aux chiens quand il s'agit de distribuer des actes de contrition !

Used to be a sweet boy /... But something went wrong /... And I know I can't be to blame... énonce-t-il dans la bien nommée "Used To Be A Sweet Boy", après avoir règlé leur compte à ses principaux détracteurs et amitiés déçues ("The More You Ignore Me, The Closer I Get"), avec cette assertion terrible "I bear more grudges than lonely high court judges", ainsi qu'à l'industrie musicale ("Why Don't You Found Out For Yourself") où le beau ténébreux nous dit avoir tant de fois été poignardé dans le dos qu'il n'en a plus de peau (!).

L'insondable solitude qui s'accomode d'un spleen quasi adolescent est aussi évoquée dans "I am Hated for Loving". Et l'amitié même est sujette à caution dans le magnifique "Hold On To Your Friends", l'un des plus imparables singles du Moz, où une nouvelle fois, la rudesse du propos le dispute à la délicatesse d'une mélodie imparable et réminiscente des plus belles plages de Meat Is Murder.

Bref, tout va mal jusqu'à la figure picturale que dresse le Moz dans "Lifeguard Sleeping, Girl Drowning", où la fatalité rattrape son héroïne - métaphore du destin discographique de l'artiste, immanquablement jeté de toutes ses maisons de disques ?

C'est en tout cas ce que murmure le dégingandé dans un souffle pour ce qui est l'un des sommets d'un disque, par ailleurs sans aucune faiblesse et remarquable d'intensité de bout à l'autre.

D'ailleurs, dès "Now My Heart Is Full", la messe est dite, et on comprend que Morrissey a besoin de déballer, de tourner la page. Cela a toujours été sa marque de fabrique certes, mais là où ce 4ème effort solo se distingue des autres longs formats, c'est par une musicalité nouvellement affirmée. Il aura souvent été reproché à juste titre, aux accompagnateurs et co-compositeurs de Morrissey de manquer de nuance, de bourriner leurs riffs ; à cet égard Your Arsenal (1992), le précédent ne faisait pas dans la dentelle !

Cette fois-ci, Morrissey, définitivement orphelin de Johnny Marr depuis ses débuts en solo, et trop rarement dépositaire de chansons marquantes n'étaient quelques-unes égrénées ici ou là, remet le couvert : "Spring-Heeled Jim", pleine de morgue et bâtie autour d'une séduisante mélodie en boucle répond à la mélancolique "Now My Heart Is Full". "Billy Budd" est un rocker trépidant, à la rythmique efficace, où la guitare a le bon goût de ne pas être trop mixée en avant. "Hold On To Your Friends", rappelle le son Smithien des débuts - on pense notamment aux guitares de "Pretty Girls Make Grave" sur le premier album éponyme des mancuniens : un chef d'oeuvre !

Mêmes arpèges en demi-teinte sur les primesautiers "I am Hated for Loving" et "Used To Be A Sweetboy", empreints d'un classicisme de bon aloi, et qui précèdent cet étonnant "Lifeguard Sleeping, Girl Drowning", sur laquelle Morrissey fait montre de ses talents de vocaliste, seul domaine avec les textes dans lequel l'homme aux glaieuls n'aura jamais été pris en défaut.

Musicalement en revanche, et en dehors d'une citation bienvenue quoiqu'un peu étirée de Chostakovitch sur Southpaw Grammar (1995) et une renaissance sur Ringleaders of the Tormentors (2006), ça ne serait hélas plus la même chanson !

En bref : de loin le meilleur disque du Moz en solo. Qui tout en durcissant le son, sait retrouver le meilleur des arpèges merveilleux et de la magie pop de son légendaire groupe ! Et malgré la mélancolie et la colère, ça n'est plus Viva Hate mais bien Viva Morrissey !



le site, le Myspace

Spring-Heeled Jim :

2 Comments:

HIPHOP said...

à l'époque, sur la couverture, il n' avait pas encore un bébé dans les bras, plagiant éhontément l'excellent Pierre Meige, et sa fille de Ponto Combo (un des trés bons 45 tours des eighties finissantes, comme tu l'as toi même reconnu récemment).

Francky 01 said...

1994, année superbe, c'est clair. Perso, je retiendrais comme toi Morrissey : "Vauxhall and I"
Mais aussi (je ne peux m'empêcher de faire ma liste, c'est une véritable obsession) :

§ Jeff Buckley : "Grace"
§ Beck : "Mellow Gold"
§ Neil Young : "Sleeps with angels" (1 de ses meilleurs des années 90)
§ Pavement : "Crooked rain"
§ Beastie Boys : "ill communication"
§ Portishead : "Dummy"
§ Bashung : "Chatterton"
§ Ben Harper : "Welcome to the cruel World"
§ Nirvana : Unplugged in New York
§ The Fall "Middle Class Revolt" (peut être pas leur meilleur, mais Mark E Smith oblige)

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