On pense bien sûr tout de suite aux séminaux TV on the Radiodes deux premiers albums : mêmes textures sonores, même esprit tribal, le chant black (celui de Franklin James Fischer, figure de proue du trio), mêmes accointances new yorkaises. Et quand bien même le chanteur viendrait-il de Géorgie (Atlanta), ça n'en serait pas un problème. Tout ici suinte l'expérimentation, l'avant-garde telle qu'elle a pu être chérie et pratiquée par des combos aussi essentiels que celui précité, Animal Collective, Fiery Furnaces, ou bien Liars. Que ce drôle de combo formé il y a déjà cinq ans de cela....... à Londres, a dû forcément écouter.
Bâtisseurs de colonnes qui soutiennent encore la musique électronique contemporaine, Andi Toma et de Jan St.Werner de Mouse On Mars assomment notre cerveau au travers de l'EP Spezmodia, œuvre transgenre et baroque qui engloutit deux décennies musicales plus soniques que toutes autres.
C'est à la faveur de retrouvailles avec un ami un peu perdu de vue que je suis enfin parvenu à identifier ce morceau recherché en vain pendant des années. Par bonheur, "Hana", car tel est son titre, est encore plus beau et impressionnant que dans mes souvenirs. L’ancien leader du Tokyo Ska Paradise Orchestra, Asa-Chang, alias Koichi Asakura, et ses deux acolytes de Junray, ont atteint, avec cette drôle de comptine sortie en 12" en 2001, un sommet d’étrangeté sonore. Je vois peu d’équivalents à cet assemblage de musique indienne, de poésie nippone, et d’expérimentations électroniques extrêmes façon Aphex Twin. En fait, pour être rigoureusement exact : je n’en vois aucun.
Sur fond de cordes tire-larmes extraites d’une ballade de Sade ("Pearls"), deux voix filtrées suivent le rythme saccadé et sans cesse changeant d’un solo de tablas, exécuté de main de maître par U-Zhaan. Vrillées, tordues, ces voix détachent curieusement, bégayent parfois, les syllabes de ce qui s’apparente sans doute à un poème (si quelqu’un parle japonais…). La simple énonciation de ses différents ingrédients ne rend cependant pas justice à ce petit trésor qui échappe à toute description. Les trois albums d’Asa-Chang & Jun Ray valent la peine d’être écoutés au moins une fois, mais aucune de leurs productions n’égale la magie de "Hana" qui, plus de 9 ans après, reste désarmant de virtuosité et d’avant-gardisme.
A noter : d'abord sorti en 12" sur Hot-Cha en 2001, puis sur Leaf en 2002, "Hana" figure aussi sur le premier album du groupe, "Jun Ray Song Chang", et sur différentes compilations.
En bref : il n’y a que les Japonais pour créer des morceaux aussi barrés que "Hana", un patchwork magique de voix et de tablas sous perfusion d’Aphex Twin. Une pièce unique, qui défie les lois de la musique occidentale.
Les terres désertiques ont toujours été le lieu où s’entrecroisent légendes et fantasmes mystiques. Le désert Mojave, quelque part au beau milieu du Nevada, n’y échappe pas ; y rencontrer un mirage au détour d’un chemin s’avérerait alors une expérience presque normale, bien que sûrement fantastique. Mais à présent, il est inutile d’aller si loin pour s’adonner à ce genre d’étrange expérience. En effet, un mirage s’est échappé de son désert pour s’offrir au monde, et s’exporter (presque) tout seul : Gonjasufi.
Repéré sur le morceau "testament" du second album de Flying Lotus, signé par le classieux label Warp, et soutenu par Mainframe et The Gaslamp Killer, voilà quelqu’un qui sait s’entourer. Cet homme, qui nous semble davantage sorti de nulle part, nous prend la main pour une visite d’un labyrinthe exotique, enfumé et divinement psychédélique. A Suffi and a Killer, sorti le 08 Mars 2010, peut presque être considéré comme une nouvelle drogue: agréable et déroutant, de part un irrésistible mystère, qui survit même au bout qu’une quarantaine d’écoutes (et plus) : une fois consommé, on ne peut s’en passer.
Sumach Ecks, de son vrai nom, se destinait d’abord au baseball avant une blessure qui le fit se tourner vers une nouvelle passion : le hip hop. Cependant, ces couches de sonorités tortueuses s’aventurent autre part, mélangeant des influences soul, rock, folk, et bien d’autres encore. L’album part donc dans de nombreuses directions. Ce réel désordre est à la fois son majeur atout, et sa supposée limite : le tout est d’apprécier de se perdre.
Les immenses dreads et la peau vieille contribuent à tracer la silhouette mystique du personnage. Mais c’est surtout le timbre de la voix particulier qu’on retiendra. Un ton plutôt rocailleux, qui nous transporte dans un voyage spatial, un tour culturel des ruines du monde, ou encore un road-trip temporel quelque peu magique. Talentueux, il réussit à nous hypnotiser dans une masse de sons justes et confus, à la fois extrêmement modernes et très anciens. Les morceaux sont courts, oscillant entre deux ou trois minutes. Cela détruit toute lassitude, et forme un ensemble d’enchevêtrements dynamiques. Si certaines chansons sont moins marquantes, "She Gone", "Ancestor", "Kobwebs", "Candylane" ou encore le single "Kowboys & Indians" sont de véritables gorgées de bonheur.
La musique de Gonjasufi parait intemporelle ; ce dernier fait reste à vérifier. Mais une chose est sûre, c’est l’une des meilleures découvertes de l’année. Une explosion de musiques, d’images, et d’identités, parfois dérangeantes, toujours surprenantes, formant un album fascinant et addictif, un tour du monde en une heure, et peu couteux.
En Bref : un talent, des influences, un entourage : une équation qui a largement portée ses fruits, pour un album enthousiaste d’imagination.
A noter : Gonjasufi sera aux Transmusicales de Rennes, le samedi 11 décembre. On pourra aussi y retrouver son copain The Gaslamp Killer (le même soir) et une foule d’autres noms qui donnent envie d’y être. Cet album est disponible en version remixée, sous le nom de The Caliphs Tea Party.
Sous une magnifique pochette en relief, embossed comme ils disent, voici le 5ème Liars, trio inclassable et avant-gardiste s'il en est. Le sens de l'expérimentation qui avait culminé avec le chef d'oeuvre conceptuel Drum's Not Dead (2006) est un tantinet remis au goût du jour ici, après une parenthèse presque académique et plus traditionnellement indie (Liars en 2007) - enfin, bien dérangeante, quand même.
Dès les premières notes de violoncelle les gémissements plaintifs, la voix mourante d'Angus Andrew dont le timbre évoque un Nick Cave endeuillé, (curieuse analogie qui éventuellement se prolonge sur le physique, sont-ce les gênes australiens qu'ils partagent ?) nous mettent sur la voix d'une nouvelle oeuvre "difficile", à tout le moins où la notion de mélodie primesautière ne prédominera pas forcément.
C'est effectivement ce qui se passe à l'aune de ce "Scissor" et de ses lyrics sinistres ("I found her with my scissor..." gruesome !). En comparaison, "No Barrier Fun" qui lui succède, elle aussi nappée de cordes, ferait presque office de single potentiel ; on y trouve ainsi au détour de la mélodie du couplet un célesta, tant qu'à faire utilisé à contre-emploi.
Les sonorités menaçantes et tordues sont donc à l'honneur tout au long de cet opus, avec cette obsession du mantra qui caractérise bien l'univers de Liars, cette affaire tribale où l'on jurerait ici entendre un digeridoo de circonstance ("Drip"), références aborigènes obligent.
La reverb claque sur le délicieusement psychopathe "Scarecrows on a Killer Slant", titre que n'aurait pas désavoué le mythique créateur de Calvin & Hobbes ! Ailleurs, dissonances toujours ("Here Comes All The People", "Drop Dead" - au moins, c'est dit !). Dans ce maelström sonore, Liars est toujours capable de fulgurances mélodiques ; il sait en tout cas soigner ses gimmicks, ses intros y compris lors de ses morceaux les moins indulgents pour l'oreille ("I Still Can See An Ouside World", "The Overachievers", "Goodbye Everything").
Assez naturellement, et comme il l'avait déjà proposé sur Drum's Not Dead, le trio termine son périple sonore par deux titres en demi-teinte, l'obsédant riff de "Goodbye Everything" relevé dans son final de cuivres au ralenti, et ce "Too Much Too Much" aux faux airs mélancoliques.
Plus que jamais, Liars semble incarner la version moderne d'un Sonic Youth, qui prendrait lui le parti de se renouveler dans la continuité. Liars trace mine de rien une oeuvre étonnante, à nulle autre pareille, dont l'impact rythmique et osons... mélodique, prenons-en les paris, en assureront la pérennité discographique.
En bref : une nouvelle pierre à l'édifice anguleux et atypique de Liars. On aime ou on déteste, mais on ne saura en nier ni la radicalité ni l'intégrité. De l'expérimental envers et contre tous, définitivement libre et affranchi de toute contrainte, euh... radiophonique.